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01 janvier 2011
Temps de lecture : 3 minutes

Jet-stream fou

Nous vivons dangereusement, menacés par des serpents qui sifflent au-dessus de nos têtes. Mais s’ils sont réels, ils ne mordent pas; ils se contentent de détraquer la météo. De plus en plus, semble-t-il.

Ces serpents sont les jet-streams – les courants-jets. Ce sont des courants d’air rapides de haute altitude, de plusieurs milliers de kilomètres de longueur sur quelques centaines de largeur, et de faible épaisseur (moins de 3 km). Dans l’hémisphère nord, suivant la rotation de la Terre, ils circulent d’ouest en est. Précisons qu’il y a un courant-jet subtropical et un courant-jet polaire par hémisphère et qu’ils présentent tous deux une forme naturellement sinueuse.

Ces courants peuvent se diviser, se combiner et même circuler en boucle régionalement, mais laissons ces subtilités et considérons leur circulation principale. Celui qui influence le plus le temps qu’il fait est le courant-jet polaire. Très rapide, il se manifeste surtout dans les latitudes moyennes (il influence notamment le vol des avions de ligne, d’où son nom de « courant-jet », d’ailleurs). Les gigantesques méandres du jet-stream polaire l’emmènent loin vers le sud, puis le ramènent vers le nord. Quand l’ondulation s’amplifie, les masses d’air déplacées parcourent le globe plus lentement, ce qui engendre, pendant un certain temps, des conditions météo inhabituelles stables. C’est ce qui est arrivé, pense-t-on, lors des deux derniers hivers. Résultat ? En 2014, tout le nord-est des États-Unis a vécu de grands froids (cette année, le même phénomène s’est produit, mais de façon plus limitée et il a surtout touché le Québec), tandis que, au sud du grand méandre, sous une barrière de haute pression, la Californie vivait son hiver le plus chaud depuis 1850.

On commence à relier ces sinuosités des courants aériens à la plus grande fréquence des phénomènes climatiques extrêmes : grands froids ou fortes tempêtes de neige l’hiver; périodes de sécheresse prolongée ou de grandes chaleurs, l’été. Le phénomène serait déjà bien installé. Selon une étude publiée en 2013 par le géophysicien et climatologue Vladimir Petoukhov et son équipe de l’Institut de recherche de Potsdam sur les effets du changement climatique, les blocages des méandres des courants-jets auraient été, lors des 11 derniers étés, plus nombreux que par le passé. Ils auraient causé notamment, en 2010, la pire vague de chaleur jamais enregistrée en Russie, qui fut responsable, selon les autorités, de près de 50 000 décès.

Dans un article publié le 12 mars dernier par la revue Science, un collègue de Petoukhov, Dim Coumou, s’est intéressé à un aspect voisin de la question. Il présente une analyse de ce qu’on pourrait appeler la puissance globale du courant-jet polaire pendant l’été au cours des 33 dernières années. Aux latitudes moyennes de l’hémisphère nord, constate-t-il, l’énergie du système a sensiblement diminué. Il y a eu moins d’orages, ou des orages moins intenses, pendant l’été. « Or, c’est quelque chose de très important pour la météo continentale, explique Coumou en entrevue dans Science. L’été, ces systèmes apportent de l’air frais et humide venant des océans, et ils ont un effet modérateur sur le temps qu’il fait sur le continent. » En l’absence de ces orages, ajoute-t-il, le risque de sécheresses ou de vagues de chaleur augmente.
Maintenant, la grande question : qu’est-ce qui cause l’accroissement de la sinuosité des courants-jets ? Est-ce le réchauffement climatique (dû, comme chacun devrait le savoir maintenant, à l’augmentation des gaz à effet de serre relâchés dans l’atmosphère par l’activité industrielle humaine) ? Si oui, le phénomène va-t-il s’accélérer et détraquer le climat ? Et comment ?

Là-dessus, la discussion va bon train parmi les climatologues. La majorité d’entre eux restent prudents et n’établissent pas de lien direct de cause à effet. Par contre, de plus en plus de spécialistes se rangent derrière l’hypothèse formulée il y a quelques années par la climatologue Jennifer Francis, de l’université Rutgers du New Jersey, aux États-Unis.

Madame Francis parle d’« amplification arctique ». C’est un concept pas trop facile à expliquer. « L’amplification arctique, écrit-elle en 2012 dans la revue universitaire Yale Environment 360, commence par le réchauffement des températures, plus prononcé sous les hautes latitudes nordiques que dans le reste de l’hémisphère nord. Ce phénomène est lié à la présence de neige et de glace de mer et à des réactions en boucle. À mesure que la couverture de glace de mer rétrécit, la lumière solaire qui aurait été renvoyée par la glace est plutôt absorbée par l’océan qui se réchauffe ainsi et fait fondre encore plus de glace. Depuis qu’on observe un réchauffement lié à l’emploi massif de combustibles fossiles, les températures arctiques ont augmenté deux fois plus que la moyenne des températures du globe. […] Toute cette chaleur relâchée dans l’atmosphère affecte le temps qu’il fait, localement et à plus vaste échelle. » Comment ? Étant donné que les régions nordiques se réchauffent plus que celles des latitudes moyennes, explique la scientifique, la différence de température entre le nord et le sud de l’hémisphère s’atténue. D’une part, cela ralentit la vitesse de déplacement du courant – d’où des conditions météo momentanément « stagnantes ». D’autre part, cela déforme ses ondulations en poussant les crêtes plus profondément vers le nord et vers le sud. Bref, le réchauffement de l’Arctique serait bel et bien responsable du comportement de nos « serpents ».

Le temps que nous aurons cet été renforcera-t-il cette hypothèse ? Nous verrons bien. S’il est clair qu’une saison anormale ne change pas le climat – pas plus qu’une seule hirondelle ne fait le printemps –, prenons tout de même acte que les chercheurs observent des changements climatiques bien réels.

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