Le Dr François Marquis, chef des soins intensifs de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, a reçu son vaccin contre le COVID-19 le 7 janvier dernier. Photo fournie par le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal
Chef de services des soins intensifs de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, le Dr François Marquis a vu le pire comme le meilleur au cours des premières semaines de la crise historique de la COVID-19: le courage, la solidarité, le dévouement, la panique, l’égoïsme, les petites mesquineries, la souffrance, la mort… Pour Québec Science, il a accepté de documenter les bouleversements de son quotidien. Voici son carnet de bord.
Mardi 5 janvier 2021
D’abord, une bonne et heureuse année à tout le monde! Je nous souhaite une bonne santé collective – bien qu’il soit peut-être un peu tard pour ça… Mais faisons-le tout de même. Ça ne peut pas nuire.
Je suis de retour au boulot depuis le 28 décembre, après avoir complété une quarantaine de 14 jours. J’ai renoué avec l’odeur du masque N95, la pression des élastiques qui s’incrustent sur les joues et la belle marque bien rouge sur l’arête du nez, les nombreux lavages de mains, les entrées et les sorties des zones chaudes, toujours très longues et complexes en raison des équipements de protection personnelle.
Plusieurs m’ont demandé si j’avais eu l’occasion de me reposer pendant mon isolement. Pas vraiment. J’ai enchaîné les réunions virtuelles et les entrevues avec les médias. Avec l’arrivée du nouveau variant, la hausse continuelle des cas, les préoccupations liées au retour des voyageurs, il y avait beaucoup à dire, à analyser et à préparer.
La pénurie de personnel a pris de l’ampleur au cours des deux dernières semaines. Des infirmières ont encore démissionné. On n’arrive plus à les remplacer ; elles partent plus vite qu’elles ne rentrent, malgré le délestage des activités cliniques qui est supposé regarnir nos rangs. Pendant ce temps, les patients rentrent plus vite qu’ils ne partent. Le manque d’inhalothérapeutes est criant : nous en avons perdu la moitié. On a donc réactivé notre stratégie de la première vague, c’est-à-dire qu’un médecin intensiviste est présent 24 heures sur 24. Il peut prendre en charge différents problèmes, dont la gestion de la ventilation mécanique chez un patient qui en a besoin – une tâche primairement dévolue aux inhalothérapeutes. C’est ainsi que l’on assure la sécurité des patients.
Depuis une semaine, j’ai effectué des quarts de douze heures durant le jour. Mais à partir d’aujourd’hui, je travaillerai de nuit, de 20h à 8h du matin. Cela m’oblige à délester des tâches administratives qui exigent normalement ma présence le jour. Elles incomberont désormais à mon co-chef. Nous aurons tous deux fort à faire, car les hospitalisations augmentent, tant pour les patients COVID que non-COVID.
On a (encore) revu l’organisation des soins intensifs. On a maintenant deux zones chaudes. Au plus fort de la première vague, on en avait trois, en plus d’une zone froide. On s’approche dangereusement de cette configuration. Pour le moment, on tente de préserver l’unité dédiée aux patients coronariens, mais je ne sais pas pendant combien de temps on va pouvoir tenir ainsi.
« Je n’aurais jamais cru écrire cela, mais je pense qu’on a échappé la balle bien avant que les vaccins n’aient été livrés à la population. C’est épouvantable. C’est tragique. »
DR FRANÇOIS MARQUIS
Par curiosité, j’ai fait un petit sondage sans prétention scientifique auprès des patients COVID admis aux soins intensifs. Je voulais savoir comment ils avaient contracté la maladie. Un patient l’a attrapé à l’hôpital, ce qui est toujours fort triste parce que personne ne vient à l’hôpital pour être davantage malade. Un autre patient a carrément refusé de me répondre. Et tous les autres ont été contaminés dans des rassemblements récents. Des petites tricheries qu’ils se sont permises parce que, comme disent certains, « il faut bien vivre, et puis, c’est le temps des Fêtes! ». Des escapades qui ne sont pas sans conséquence : plusieurs de ces patients sont entre la vie et la mort. Certains ont pris eux-mêmes les risques et affirment les assumer (quoique je ne pense pas que dans leur planification du temps des Fêtes, ils avaient prévu se retrouver aux soins intensifs, un tube dans la gorge, au lendemain du Nouvel An). Mais il y en a d’autres qui étaient en bonne santé et qui respectaient scrupuleusement les mesures sanitaires… jusqu’à ce qu’ils reçoivent de la visite inopinée de parents qui ne voulaient pas les laisser seuls à Noël. Ces derniers se savaient-ils infectés? Probablement pas. Mais ils ont pris un risque qui coûtera peut-être la vie à leur proche. C’est un immense poids à porter.
Dans ce carnet, on a beaucoup parlé des gens qui niaient l’existence même de la maladie, mais on a peu abordé la culpabilité des familles qui tentent par tous les moyens d’apaiser ce sentiment en exigeant l’impossible du personnel de la santé. On nous demande de tout faire pour sauver leur proche, d’entreprendre des actions héroïques, extraordinaires et surtout disproportionnées pour y arriver. Tout cela pour ne pas vivre avec la culpabilité d’avoir été celui ou celle par qui le mal est arrivé. Malheureusement, il y a des patients chez qui les jeux sont faits. Ils vont mourir, peu importe la quantité de ressources humaines et matérielles qu’on leur consacrera. Des ressources qui, pendant ce temps, ne seront pas disponibles pour un autre patient qui en aurait réellement besoin et qui s’en sortirait. C’est une question morale importante à laquelle on doit réfléchir collectivement, surtout au moment où surgit le spectre du triage avancé (pour lequel on nous a demandé subtilement de commencer à faire des simulations) : jusqu’où doit-on se rendre pour qu’une famille ne se sente plus coupable? Est-ce approprié de brancher sur un respirateur une personne qui n’a aucune chance de survie, seulement pour prolonger de quelques jours sa vie, afin que ses proches puissent se convaincre qu’ils ont tout fait pour la sauver?
Le pire, c’est qu’il est plus facile pour un intensiviste de se lancer à fond dans un traitement (en se persuadant qu’il est là pour offrir toutes les chances au patient) que de se lancer dans des discussions excessivement pénibles avec des familles qui font souvent la sourde oreille. Mais ce n’est pas là la meilleure médecine. Je suis effectivement le médecin de mon patient, mais je suis aussi le médecin de mon prochain patient et de celui qui suivra. On se questionnerait rapidement si je commençais à gaspiller des médicaments ou si je donnais des médicaments inappropriés pour traiter une affection. Pourtant, ces gestes « techniques » que sont l’intubation, la réanimation ou la dialyse sont aussi des traitements à part entière, avec leurs indications et leurs contre-indications. Et pour certaines conditions, ces traitements sont futiles. L’intubation et la réanimation ne sont pas un droit. Elles sont des ressources thérapeutiques ; un pont vers l’amélioration et non pas une destination.
Du côté des vaccins, on a aussi un choix de société à faire. Vacciner les résidents des CHSLD n’est pas une mauvaise idée, mais j’aurais souhaité qu’une partie des doses soient distribuées simultanément aux infirmières, aux inhalothérapeutes et aux préposés aux bénéficiaires des hôpitaux montréalais de première ligne. Ces professionnels travaillent au quotidien avec des patients infectés et on ne peut se permettre d’en perdre davantage. Il faut les protéger. Or, la grande majorité n’est toujours pas vaccinée. S’il fallait qu’il y ait une éclosion dans une urgence ou dans un service de soins intensifs dans un des hôpitaux de la métropole, on serait dans une impasse : aucun établissement ne peut présentement accepter des transferts de patients. On atteindrait le fameux point où les capacités hospitalières seraient dépassées (qui pourrait survenir d’ici deux ou trois semaines, selon les projections de l’Institut national d’excellence en santé et services sociaux, mais également selon les médecins intensivistes de la région de Montréal dans une analyse indépendante faite avant Noël). Ce « bris de service » pourrait être atteint beaucoup plus rapidement si on ne vaccine pas les travailleurs de la santé de la première ligne.
Je ne peux pas passer sous silence la catastrophe annoncée que sont les voyageurs qui reviennent du Sud. On l’a beaucoup entendu, mais je dois m’en faire l’écho : tout cela est très mal perçu par les travailleurs de la santé qui bossent comme des défoncés depuis des mois, qui n’ont pas eu droit à des vacances, qui sont constamment obligés de faire du temps supplémentaire et qui devront sans doute en faire davantage pour soigner les voyageurs infectés. Et pour comble d’insulte, la quarantaine obligatoire est remboursée! Mettez-vous dans la peau d’un préposé aux bénéficiaires: cet argent équivaut à sa paie, sinon plus. C’est choquant de savoir qu’on donne une telle somme à une personne pour l’encourager à rester chez elle (ce qu’elle ne fera peut-être pas) alors qu’elle avait déjà les moyens de passer une semaine à se faire dorer la couenne, et ce, malgré les consignes maintes fois répétées par les différents paliers de gouvernement.
C’est ce qui me fait le plus peur présentement, c’est que tous les voyageurs qui ne respectent pas leur quarantaine pourraient déclencher de multiples éclosions un peu partout, y compris dans des régions qui étaient relativement épargnées. Et ces éclosions simultanées pourraient pousser le système de santé au point de rupture.
Les rassemblements du temps des Fêtes et les voyages dans le Sud vont nous acculer au pied du mur. Je n’aurais jamais cru écrire cela, mais je pense qu’on a échappé la balle bien avant que les vaccins n’aient été livrés à la population. C’est épouvantable. C’est tragique. Pour reprendre une image bien de chez nous, le Québec a tiré une rondelle dans son propre filet. Et il l’a fait en finale de la Coupe Stanley. Pas fort.
Lundi 11 janvier
Un peu avant Noël, j’ai reçu une étrange missive. Je n’étais pas le seul destinataire : on y interpellait directement les premiers ministres Justin Trudeau et François Legault, de même que des journalistes. Les auteurs y disaient être très inquiets des effets des vaccins contre la COVID-19 sur le corps humain. Rien de nouveau, me direz-vous. Ce qui m’a troublé, toutefois, ce sont les opinions que les auteurs me prêtent. Ils semblent croire que je suis anti-vaccin! J’ai du mal à comprendre comment on peut interpréter mon discours en ce sens, mais permettez-moi de le redire ici : les vaccins sont une formidable invention et d’excellents outils pour venir à bout de la pandémie actuelle. Grâce à eux, l’humanité a réussi à éradiquer la terrible variole, à pratiquement faire disparaître la poliomyélite, à nous protéger des hépatites A et B, de la rougeole, des oreillons et bien d’autres. Ils pourraient même contribuer à enrayer le cancer du col de l’utérus (vaccin contre le virus du papillome humain). Autrement dit, si nous pouvons aujourd’hui vivre à un âge aussi avancé, c’est en partie grâce aux vaccins.
Néanmoins, le récit de ces exploits scientifiques ne résiste pas aux campagnes de peur qui jouent sur nos cordes sensibles. On a peur de ce qu’on ne connaît pas, de ce qu’on ne comprend pas. On a peur de termes compliqués comme « ARN messager ». C’est tout à fait normal. Mais étant un partisan du pouvoir de la connaissance, je me propose de vous faire un petit cours 101 de la technologie des vaccins de Pfizer-BioNTech et de Moderna. Suivez-moi : il sera question de cours de conduite, de lettres plastifiées et de construction de maison. Étrange? Pas tant que ça.
En temps normal, notre système immunitaire travaille très fort contre notre monde rempli de virus et de bactéries. Certains sont gentils (c’est davantage le cas des bactéries que des virus), d’autres non. Quand un nouvel attaquant se présente, les cellules du système immunitaire l’attrapent, le découpent en morceaux et le présentent à des cellules dont le travail est d’une part, de développer des anticorps et d’autre part, de coordonner les défenses du corps contre l’intrus. Si tout fonctionne, la maladie est courte et la guérison assurée. Si la mécanique n’est pas tout à fait huilée, il peut arriver qu’on reste porteur du virus. Il se cache dans un recoin et, de temps en temps, une rechute survient. Voilà pourquoi les feux sauvages peuvent revenir d’année en année. C’est la faute au virus de l’herpès. Enfin, si le système immunitaire est incapable de se battre et que le virus devient assez agressif, la mort devient inévitable.
À l’aide du vaccin, on entraîne notre système immunitaire. On l’envoie à l’école. On reproduit un processus naturel en le rendant sécuritaire. Ce qui n’est pas sans rappeler l’apprentissage de la conduite. Personne n’accepterait que des conducteurs sans instruction et sans permis se lancent sur les routes. Ce ne serait pas sécuritaire. C’est pourquoi on exige des apprentis conducteurs qu’ils suivent un cours théorique, puis qu’ils s’exercent dans la « vraie » vie, aux côtés d’un instructeur, dans un véhicule modifié.
Jadis, les vaccins classiques fonctionnaient ainsi : on prenait un virus ou une bactérie et on l’amochait pour le rendre moins apte à infecter son hôte. Il s’agissait d’un vaccin vivant atténué. En l’injectant, on disait en gros au système immunitaire : « Vas-y, pratique-toi à te défendre contre un virus affaibli! » Comme nos apprentis conducteurs, le système immunitaire fait ses apprentissages dans une situation contrôlée et sécuritaire.
Avec le temps, des chercheurs ont compris qu’on n’avait pas besoin du virus complet – et surtout pas d’un virus fonctionnel – pour parvenir au même résultat. Le système immunitaire a déjà pour habitude de briser les envahisseurs en petits morceaux et est capable de reconnaître chacun de ces fragments. Il suffit donc de choisir les bons morceaux à lui présenter, ceux qu’il identifiera immédiatement comme appartenant au virus. Le corps apprend ainsi à reconnaître ce morceau distinctif et acquiert les outils pour désactiver le virus réel et entier (ou du moins, pour réduire la gravité de la maladie).
Le vaccin contre la COVID-19 est basé sur ce qu’on appelle l’ARN messager, qui porte les instructions pour faire fabriquer à nos cellules un petit morceau du coronavirus. Pour plusieurs, « ARN » ressemble beaucoup trop à « ADN » – et ça effraie! Avant de paniquer, suivez le guide. Dressons un parallèle : votre corps est un peu comme une maison. L’ADN est le plan de la maison. L’ARN messager constitue les instructions que le contremaître envoie par écrit aux différents corps de métier. Ainsi, l’électricien saura où poser les fils, le plombier pourra installer les tuyaux aux bons endroits et ainsi de suite. Sans les ARN messagers, le corps ne pourrait fonctionner. Cependant, l’accumulation d’ARN messagers n’est pas une bonne chose. Une fois que l’électricien et le plombier ont reçu leur tâche et qu’ils l’ont complétée, on veut qu’ils passent à la prochaine étape. Sinon, on va se retrouver avec des fils et des tuyaux à ne plus savoir quoi en faire! C’est pourquoi le corps finit par éliminer les ARN messagers. Les vaccins à ARN amendent un peu cette étape : le message ne doit pas être détruit avant que le corps l’ait « lu » et appris à se défendre. Il faut faire durer la consigne plus longtemps. Et donc, les scientifiques ont modifié l’ARN messager. Ils sont les contremaîtres qui ont plastifié les instructions afin qu’elles résistent aux intempéries. Mais elles ne sont pas indestructibles. Elles disparaîtront quand le corps aura terminé son apprentissage.
Vous aurez compris à ce stade-ci que les inquiétudes quant à une possible modification de notre code génétique n’ont pas lieu d’être. Le vaccin ne nous modifie pas ; il modifie le message à faire parvenir au système immunitaire. Le vaccin n’introduit pas non plus la maladie dans notre corps. Il n’envoie que la partie nécessaire pour que le corps apprenne à se défendre, soit les instructions pour construire un petit bout de protéine virale.
Qu’en est-il des effets secondaires? Eh bien, ça pique un peu. Je vous le confirme. J’ai reçu ma première dose il y a quelques jours. Mais la quantité de liquide injectée est moins importante que celle contenue dans le vaccin contre l’influenza et donc, une fois l’aiguille enfoncée, on ne ressent presque rien. Après, c’est possible qu’on se sente un peu moche, qu’on fasse un peu de fièvre. C’est normal parce qu’un mécanisme inflammatoire se déclenche.
Pourquoi a-t-on besoin d’une deuxième dose? Pour consolider l’apprentissage. Comme le font les élèves à l’école avec leurs leçons, leurs devoirs et leurs examens. Comme le font les musiciens qui répètent constamment leurs gammes. C’est le même principe : la deuxième injection rappelle au système immunitaire comment faire son travail. Il est possible que la réaction inflammatoire soit un peu plus importante parce que le corps humain veut montrer qu’il a compris le message, qu’il est capable de se défendre. Si on se sent plus fiévreux que la première fois, c’est normal. Cela ne veut pas dire qu’on est malade. Personne ne peut attraper la COVID-19 à partir du vaccin. C’est impossible.
Mais qu’en est-il des personnes ayant un système immunitaire affaibli? En effet, on s’inquiète pour elles. Non pas parce qu’on craint qu’elles tombent malades, mais parce qu’on se demande si le vaccin sera efficace pour elles. Après tout, leur système connaît déjà des difficultés d’apprentissage…
Je vais continuer de me battre contre la peur et l’ignorance. C’est mon devoir de médecin. La pédagogie, la patience, la transmission des connaissances sont les meilleures armes contre les marchands de peur. Et je suis content de voir que mes collègues prêchent par l’exemple : lorsque j’ai reçu mon vaccin, j’ai croisé plusieurs médecins spécialistes, en plus de nombreux préposés aux bénéficiaires et infirmières. Bien sûr, il faut accélérer la cadence, mais l’organisation sera facilitée lorsqu’on mettra la main sur des vaccins moins capricieux que celui de Pfizer (sa congélation complique les opérations). Quand votre tour viendra, n’hésitez surtout pas. Le plus vite on sera vacciné, le plus vite on retournera à la vie normale.
Vendredi 15 janvier
La question du triage avancé est maintenant sur toutes les lèvres. Jusqu’à tout récemment, cette idée demeurait théorique et intéressait peu de gens. Mais la réalité nous rattrape. Il s’agit d’une question inquiétante et complexe pour laquelle les solutions sont imparfaites. Cependant, on ne peut pas jouer à l’autruche. Il faut un plan qui, même s’il est insuffisant, a tout de même l’avantage d’avoir une structure assez claire pour éviter aux équipes soignantes d’improviser – ce qui serait beaucoup plus dommageable. Ce plan, c’est le « Protocole national de priorisation pour l’accès aux soins intensifs ». Appelons un chat un chat, et non pas « un petit lion domestiqué » : c’est un protocole de triage, une marche à suivre pour nous aider à établir qui sera traité et qui ne le sera pas.
Le triage aux soins intensifs n’est pas nouveau ; on le fait déjà de façon quotidienne. Qui sera admis aux soins intensifs? Quand va-t-on congédier tel patient pour l’envoyer à l’étage? Quand rencontre-t-on le patient ou sa famille pour leur dire que les traitements ne fonctionnent pas, qu’on est obligé de passer aux soins de confort? Bien sûr, cette forme de triage est centrée sur la trajectoire du patient et l’évolution de sa maladie. Le triage avancé, lui, vise l’allocation de ressources : il faut choisir des patients parce qu’on n’a plus assez de ressources humaines et matérielles pour soigner équitablement tout le monde.
Par ailleurs, une autre forme de triage a cours actuellement en raison du délestage massif et du report des chirurgies. Dans le lot, il y a des patients dont la qualité de vie souffrira, mais qui n’en mourront pas. Je pense aux chirurgies électives pour remplacer par exemple un genou ou une hanche. Mais qu’arrivera-t-il à tous ces gens qui devaient subir un pontage, un remplacement de l’aorte ou le retrait d’une tumeur? D’une certaine façon, on accepte que certains d’entre eux meurent prématurément parce qu’ils n’auront pas été opérés à temps. De façon presque étonnante, peu de gens en reconnaissent vraiment les conséquences.
Cependant, c’est le triage avancé qui retient toute l’attention. Plusieurs modèles existent de par le monde. Certains sont extrêmes : ils proposent une allocation des ressources aléatoire. On tire à pile ou face, carrément. C’est une loterie, sans égard à la gravité de la maladie ou aux caractéristiques du patient. La plupart des sociétés ont refusé ce modèle. Dans les protocoles considérés plus éthiquement acceptables, la question de l’âge est souvent l’un des premiers critères. Va-t-on favoriser un jeune par rapport à un plus vieux? Mais comment définit-on l’âge et la jeunesse? L’âge biologique et chronologique ne sont pas toujours en adéquation. Certains jeunes, très malades, auraient beaucoup moins de chance de s’en sortir que des patients plus âgés mais en excellente forme physique. Évidemment, toutes les questions reliées aux handicaps physiques ou mentaux font grincer des dents, de même que des considérations linguistiques, religieuses, de genre, de race… Pourrait-on favoriser un groupe plutôt qu’un autre? Ce sont des questions épineuses qui ont été prises en considération dans le protocole québécois. Ainsi, ce ne sont pas les médecins traitants qui soignent le patient qui prennent la décision, mais plutôt un comité impartial qui a accès uniquement aux données médicales du malade. On estime que c’est une façon sécuritaire de s’assurer qu’un facteur comme sexe, la race, la religion ou la présence d’un handicap n’influe pas la décision.
De plus, le protocole ne repose pas sur une appréciation au « pifomètre » de l’état des patients. On applique des scores qui sont le résultat d’années de recherche en soins intensifs. Ces scores ont été validés bien avant la pandémie et sont utilisés quotidiennement pour développer des thérapies et en mesurer l’efficacité. On sait qu’ils sont en mesure de départager un patient plus malade d’un patient moins malade. Ils peuvent également prédire le risque de mortalité.
Bien entendu, il reste des éléments qui ne font pas consensus, entre autres la durée d’intubation. On observe que de plus en plus de gens s’en sortent relativement bien malgré une intubation prolongée. Mais dans le protocole, si l’état d’un patient ne s’améliore pas après 21 jours d’intubation, son score en souffre. Voilà pourquoi c’est un critère discutable aux yeux de plusieurs, surtout à la lumière de nos expériences récentes avec le traitement de la COVID-19.
Un point important : une fois le protocole activé, TOUS les patients aux soins intensifs sont réévalués, qu’ils soient jeunes ou vieux, atteints de la COVID ou non.
Ainsi, contrairement aux rumeurs, ce n’est pas parce que votre père est déjà aux soins intensifs, sous respirateur artificiel, qu’il sera épargné par le triage avancé. C’est faux. Tout le monde passe à la moulinette du protocole.
Il subsiste des zones d’ombre. Par exemple, on sait que seul le ministère de la Santé peut enclencher le protocole et qu’il le fera lorsque 200% des ressources des soins intensifs de la province seront accaparées. Mais la façon dont le calcul est fait n’est pas claire. Parle-t-on de 200% des lits physiques ou de 200% des lits qu’on peut ouvrir avec le personnel disponible pour s’en occuper? L’autre grande question qui préoccupe tous les médecins est celle des conséquences légales. Puisque le protocole fait une abstraction complète des souhaits du patient et de sa famille, de même que des considérations sociales et religieuses, il est assuré que des gens s’y opposeront farouchement. Il y aura peut-être des contestations devant les tribunaux, des injonctions. Qui protégera les médecins? Le ministère prend la décision, mais au final, c’est le médecin qui pose l’acte. Le dossier de l’aide médicale à mourir a montré à quel point tout cela est complexe et délicat, nécessitant un arrimage précis entre le ministère de la Santé et celui de la Justice
Au-delà des protections légales, il faut comprendre qu’aucun médecin n’a envie d’appliquer le protocole. Cela va complètement à l’encontre de notre formation, de notre raison d’être. On fait tout pour éviter que cette situation ne se produise parce qu’on sait la détresse collective que cela provoquera. Pourtant, il se trouve des bien-pensants (évidemment en très bonne santé) qui estiment que le triage avancé pourrait être une solution pour revenir à une vie normale plus rapidement (tout en éliminant plusieurs « grands consommateurs » de soins de santé). C’est extrêmement inquiétant. Ces personnes ne voient pas la fracture sociale à l’horizon. Elles ne voient pas non plus la perte de confiance dans le système de santé. D’ordinaire, les gens vont à l’hôpital en étant convaincus qu’on les soignera, que les travailleurs de la santé veulent leur bien. Jamais ils ne se disent qu’ils pourraient y mourir pour une question de réallocation des ressources. Mais cette idée, impossible à imaginer en temps normal, pourrait demeurer dans l’imaginaire collectif. Des gens ne voudront plus venir à l’hôpital. Des problèmes de santé simples à régler a priori se compliqueront. Il n’y a plus un chat qui va vouloir participer aux enquêtes épidémiologies de la Santé publique (c’est déjà le cas). Le triage avancé pourrait-il avoir un effet paradoxal, celui d’augmenter la contamination? De rendre la pandémie encore plus complexe à résoudre?
Avant de même considérer l’application d’un triage avancé, je crois que nous avons le devoir moral de nous assurer que toutes les ressources ont été effectivement mobilisées, que toutes les idées pour faciliter le mouvement et l’allocation du personnel ont été testées et que les soins intensifs sont réservés à ceux qui ont des chances de survie réelles.
Même s’il est minuit moins une, chaque citoyen devrait tout faire en son pouvoir pour qu’on évite ce scénario. Sur le terrain, cela veut dire d’éviter de faire des entourloupes et des exceptions… Respectez les quarantaines et le couvre-feu, le lavage des mains, le port du masque et la distanciation sociale. Faites-vous vacciner lorsque votre tour viendra. Je l’ai dit à plusieurs reprises et je vais continuer de le répéter : il y a une multitude d’options, chacune avec ses conséquences, dont nous devrons porter le poids collectivement et individuellement.