Le Dr François Marquis, chef des soins intensifs de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, a reçu son vaccin contre le COVID-19 le 7 janvier dernier. Photo fournie par le CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal
Chef de services des soins intensifs de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, le Dr François Marquis a vu le pire comme le meilleur au cours des premières semaines de la crise historique de la COVID-19: le courage, la solidarité, le dévouement, la panique, l’égoïsme, les petites mesquineries, la souffrance, la mort… Pour Québec Science, il a accepté de documenter les bouleversements de son quotidien. Voici son carnet de bord.
Mardi 9 février 2021
On ne pensait jamais en voir le bout, mais c’est bien vrai : le nombre de cas, d’hospitalisations et de décès diminue progressivement. À l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, on compte seulement cinq patients COVID-19 aux soins intensifs.
Bien qu’encourageants, ces chiffres cachent souvent des drames personnels. Un jeune patient est mort d’un COVID fulgurant hier alors que le Québec amorce ses premières étapes de déconfinement et que les signes d’un renversement du délestage se manifestent.
Comme à la fin du printemps dernier, les mêmes questions surgissent. La deuxième vague tire-t-elle vraiment à sa fin? Est-ce le temps de « déconfiner »? Avant d’y répondre, il faudra voir quel sera l’effet de la semaine de relâche (on n’a aucune excuse cette fois : nous savons quelles sont les répercussions des vacances quand plusieurs s’accordent un écart.).
Le déconfinement est toujours quelque chose de beaucoup plus complexe que le confinement. Il faut le faire de façon souple et intelligente. On ne peut appliquer les mesures intégralement sur l’ensemble d’un territoire vaste comme le Québec, qui a des réalités géographiques et sociales très différentes. Certaines zones sont densément peuplées et possèdent beaucoup de ressources hospitalières. D’autres non. Enfin, on est encore en plein hiver; les possibilités de rassemblements intérieurs demeurent élevées, et les transports inter-hospitaliers délicats. Tout cela doit être pris en considération. Pour l’heure, il faut donc se méfier des déclarations à l’emporte-pièce et solutions unilatérales. Le déconfinement est fait de multiples nuances et de zones grises. Chaque nouvelle mesure comporte des risques et des bénéfices pour la qualité de vie en général de citoyens, l’économie, l’emploi, l’école… C’est beaucoup plus qu’une simple question de santé publique.
Dans le système de santé, le calcul est plus simple – quoi qu’il puisse y avoir des pièges. À la base, on jongle avec la disponibilité des lits. À partir du moment où l’on déconfine le Québec, et où l’on recommence à libérer des lits pour des patients non-COVID, le fameux délestage diminue. Les travailleurs temporairement affectés à la COVID-19 retournent dans les cliniques externes et les salles d’opération. Avant de confirmer ce retour à la normale, il faut s’assurer que la diminution des cas est soutenue et régulière. Sans quoi on risque de se retrouver Gros-Jean comme devant si la deuxième vague connaît un soubresaut. On pourrait rapidement ne plus être capable de fournir nulle part, ni en salle d’opération, ni aux soins intensifs, ni en clinique externe. Il deviendrait alors de plus en plus difficile de rattraper le retard qui ne cesse de s’accumuler.
Il ne faut pas oublier par ailleurs à quel point les grands centres et les régions sont intereliés. Ce qui se passe à Montréal, Québec ou Sherbrooke peut avoir des effets à Val-d’Or, Gaspé ou Chicoutimi. Il suffit d’une éclosion pour qu’une région éloignée voit sa capacité hospitalière dépassée. Les cas seraient alors transférés dans les grands centres hospitaliers, ce qui aurait comme effet rebond d’y limiter les services plus pointus, comme des chirurgies complexes et des traitements en oncologie. Ainsi, un patient qui lutte contre un cancer et qui habite dans une région en zone jaune pourrait tout de même souffrir des contrecoups d’un déconfinement trop rapide.
À quand un retour à la normalité? Voilà une question qu’on me pose souvent. En toute franchise, je ne pense pas qu’il y aura un retour à la vie d’avant. Cette expérience nous a tous changés à divers degrés. Peut-être qu’il faudrait formuler la question autrement : à quand le retour d’une vie quotidienne sans restriction? Il y a autant de réponses que de cas de figure. Un couple sans enfant vivant sur la Côte-Nord pourra sans doute renouer avec une vie plus « normale » avant une famille montréalaise ou des aidants naturels.
Chose certaine, il faut demeurer réaliste : au fur et à mesure que les mesures sanitaires seront assouplies, le nombre de cas augmentera. C’est impossible que cela n’arrive pas. Néanmoins, on peut vivre avec cette augmentation, on peut l’absorber – en autant qu’elle ne s’accompagne pas d’une hausse significative des cas sévères. Ce serait alors (encore) le jour de la marmotte.
Cela nous amène aux vaccins. On compte justement sur eux pour diminuer les formes sévères de la COVID-19. Bon, les vaccins nous en ont fait voir de toutes les couleurs ces derniers jours. Il est facile de se laisser aller au découragement quand on entend que plusieurs devront attendre 2022 avant de recevoir la précieuse injection. Mais ce retard a du bon, croyez-moi. La pénurie de doses nous a donné le temps de bien roder le système de vaccination, de constater ce qui fonctionnait, ce qu’il fallait améliorer. Entretemps, l’acceptabilité à l’égard des vaccins a aussi augmenté. Ceux qui avaient des réticences, sans être des antivaccins purs et durs, ont pu obtenir des réponses à leurs questions et ainsi, être rassurés. L’épreuve de la réalité fait aussi son œuvre : on est à même de constater que les effets secondaires importants sont assez rares.
Cela dit, il faut continuer à marteler le message que les vaccins sont vraiment utiles. On sait qu’ils protègent efficacement contre les formes sévères et probablement contre la plupart des variants. Est-ce le vaccin empêche parfaitement la transmission ou le développement des symptômes? On n’en a pas encore la preuve. En fait, la réalité est « tant mieux si c’est le cas, mais on n’en a pas vraiment besoin ». Car s’il n’y a pas de maladie sévère menant à des hospitalisations, les retombées sur le système de santé deviennent aussi bénignes que celles d’un simple rhume.
Les variants inquiètent pas mal de monde. Ils sont naturels et inévitables, mais ils ne veulent pas dire que tout ce que nous faisons ou avons fait est sans valeur.
D’une part, les variants n’on pas acquis de super-pouvoirs. Ils ne survivent pas plus au savon et aux solutions alcoolisées et ne percent pas de trous dans les masques. Les mesures utiles pour lutter contre la version 1.0 du virus demeurent valides pour tenir à distance les variants. Leur véritable danger? Leur contagiosité et la sévérité de la maladie qu’ils entraînent. La solution? Ne pas être infecté… ce qui passe par des actions individuelles et collectives dans le cadre d’un déconfinement ordonné.
Pour ce qui est de l’effet des variants sur l’offre des vaccins, plusieurs y voient une source de grand découragement en imaginant qu’on devra toujours vivre un délai de 10 à 12 mois entre l’arrivée d’un variant et la mise au point d’un vaccin, alors que ce n’est pas le cas. Lorsqu’une technologie de vaccination est approuvée et qu’elle est efficace, faire une « une mise à jour » des vaccins existants pour combattre les variants est souvent une question de semaines plutôt que de mois. Déjà, les compagnies pharmaceutiques sont à pied d’œuvre. Peut-être qu’on nous offrira un jour un vaccin annuel contre la COVID-19. Ou encore un vaccin contre des souches d’influenza ET de SRAS-CoV-2. Qui sait? Il existe déjà des vaccins créés pour protéger simultanément contre plusieurs maladies et plusieurs variants.
Voit-on la lumière au bout du tunnel? Oui! Mais rappelons que le déconfinement, c’est un peu comme l’évacuation d’un avion ou d’un bâtiment. Il faut le faire dans l’ordre. Si c’est improvisé, si les gens prennent en charge leur propre déconfinement et s’ils se substituent aux agents de santé publique, le résultat est simple : au mieux, on risque d’être reconfiné; au pire, on démarre une troisième vague. Même si les réserves de patience s’épuisent, tentons de mobiliser ce qu’il nous reste d’énergie pour faire preuve de patience, de courage et de solidarité.