Illustration: Vigg
Des chercheurs envisagent l’utilisation de vaccins « autodisséminants » contre les maladies infectieuses émergentes. Voilà qui soulève de sérieuses questions éthiques.
Pendant presque toute l’histoire de l’humanité, les virus ont été des vecteurs de maladies qui ne pouvaient faire aucun bien. Or, maintenant qu’on est capable de les manipuler avec une extrême précision, ils peuvent être bien plus que des nuisances − en fait, certains sont devenus des outils très pratiques. Mais chaque fois que l’humanité maîtrise une nouvelle technique, cela soulève des questions épineuses.
Deux vaccins anti-COVID-19 (AstraZeneca et Janssen) montrent bien cette utilité. Ils contiennent des adénovirus inoffensifs qui portent un gène du SRAS-CoV-2 jusque dans nos cellules. Celles-ci se mettent alors à produire la protéine de spicule grâce à laquelle le coronavirus s’accroche à nos cellules. Le système immunitaire apprend à la reconnaître et à la bloquer, et nous voilà immunisés.
Ces adénovirus − qu’on désigne par le terme vecteurs viraux − ont été modifiés de manière qu’ils ne puissent pas se répliquer. Une fois qu’ils sont entrés dans la cellule avec leur « cargaison », leur chemin s’arrête là. Si l’on n’avait pas procédé ainsi, ils se multiplieraient pendant un certain temps et la personne vaccinée pourrait les transmettre à d’autres personnes qui… deviendraient alors vaccinées contre la COVID-19. Pour la grande majorité des gens, ce serait un avantage. Mais il y a aussi des individus immunosupprimés pour qui même un adénovirus bénin peut être mortel. Il est donc important que ces virus ne puissent pas se reproduire.
En 2016 cependant, trois chercheurs proposaient, dans l’Expert Review of Vaccines, de se servir de ce type de « vaccin contagieux » pour protéger la faune sauvage contre des maladies qu’elle transmet à l’humain, comme la fièvre Ebola. Comme il s’avérerait impossible de capturer toutes les chauves-souris qui servent probablement de réservoir à ce terrible virus pour les vacciner, il serait envisageable d’en immuniser un petit nombre, puis de les relâcher dans la nature, où elles « infecteraient » leurs semblables avec le vaccin. Au lieu de contenir les épidémies, on les empêcherait carrément de survenir.
La pandémie de COVID-19 − dont on soupçonne fortement une origine sauvage − a évidemment relancé l’idée. En 2020, dans Nature Ecology & Evolution, deux chercheurs de l’Université d’Idaho, aux États-Unis, voyaient dans les virus autodisséminants de vaccins « une occasion de changer complètement la manière dont on considère les maladies infectieuses émergentes ».
Mais voilà, l’idée n’est pas sans risque. Des virus en mesure de se répliquer sont des virus qui ont la capacité d’évoluer, et il est impossible de prédire de quelle manière, rappelaient en janvier dernier, dans Science, des virologues qui dénonçaient une érosion dangereuse de la prudence qui a toujours marqué ce champ de recherche.
L’une des plus belles preuves de cela est un vaccin contre la poliomyélite. Ce vaccin contient un virus atténué qu’on a modifié pour qu’il perde toute virulence, mais qui reste capable de se reproduire dans l’intestin. On sait maintenant que le virus atténué de ce vaccin qui n’est plus offert au Québec depuis 1996 peut non seulement passer d’une personne à l’autre, mais aussi muter pour redevenir dangereux. Des travaux parus en 2021 dans Cell Host & Microbe ont révélé que des pressions de sélection s’exerçaient sur ce virus. Les défenseurs de la méthode répondent à cela qu’on peut « programmer » une lignée de virus pour qu’elle cesse rapidement de se transmettre, au bout de quelques générations.
Je ne sais pas trop de quel côté pencher dans ce débat. Le fait de se servir d’outils dont on ignore s’ils entraîneront des catastrophes soulève des problèmes éthiques aussi graves qu’évidents. Mais est-il plus éthique de dire aux populations les plus exposées au virus Ebola qu’on pourrait faire quelque chose de plus pour les aider, mais qu’en raison de risques vagues et difficiles à évaluer on ne le fera pas ?
Ce qui m’apparaît clair, cependant, est que l’appel à encadrer au plus vite l’usage des virus autodisséminants lancé dans Science mérite d’être entendu. Comme l’indiquent les auteurs, les capacités techniques dont on dispose aujourd’hui rendent la modification des virus très accessible. Beaucoup de laboratoires dans le monde pourraient facilement et rapidement s’engager dans une telle entreprise pour peu qu’un gouvernement les y autorise ou leur en donne les ressources. Il est probablement plus réaliste de se demander « quand » pareils travaux s’amorceront plutôt que « si ». Autant commencer à y réfléchir tout de suite.