Illustration: Vigg
Les études à propos du surdiagnostic du cancer du sein disent beaucoup de choses différentes. Qu’en est-il vraiment?
Au Québec, toutes les femmes de 50 à 69 ans sont invitées à passer une mammographie tous les deux ans pour des raisons aussi bonnes qu’évidentes : cela permet de détecter les cancers du sein avant l’apparition de symptômes, et la détection hâtive augmente beaucoup les chances de survie. Mais les programmes de dépistage massif comme celui du Québec sont contestés depuis plusieurs années parce qu’ils ont tous le même « effet secondaire » : le surdiagnostic, soit la détection et le traitement de cancers qui n’auraient jamais progressé assez pour menacer la santé ou la vie des patientes.
Le surdiagnostic crée beaucoup de stress inutile, en plus d’enclencher d’autres interventions comme des biopsies, qui viennent avec des risques de complications (faibles, mais non nuls). Il est donc important de bien le mesurer pour savoir si ces programmes font plus de bien que de mal. Pas étonnant, donc, qu’une multitude d’études se soient penchées là-dessus. Que disent-elles ?
Un enjeu important
C’est là que le bât blesse : elles disent beaucoup de choses différentes. Une revue de littérature parue en 2016 dans Cancer Biology and Medicine avait révélé des taux de surdiagnostics qui se situaient n’importe où entre 0 et… 76 % ! Pour être rigoureux, il faut préciser qu’un autre exercice du même genre paru en 2021 dans le British Medical Journal Open a mis en lumière que la plupart des résultats restent sous la barre des 20 %, mais il y a quand même plusieurs études qui se sont conclues par une proportion autour de 50 % de surdiagnostics.
Dans ces conditions, on comprend que l’idée de proposer des mammographies régulièrement à toutes les femmes passé un certain âge ait été critiquée. Dans une étude du New England Journal of Medicine de 2019, trois chercheurs américains ont fait remarquer que, depuis les années 1970, les taux de cancer du sein avaient fortement augmenté à cause du dépistage, passant d’environ 230 cas par 10 000 femmes à près de 400, mais que la proportion de tumeurs qui mènent à la formation de métastases (donc des cancers du sein qui se répandent ailleurs dans le corps) était restée relativement stable, ce qui donne à penser qu’une grande partie des cancers supplémentaires détectés par les mammographies à grande échelle relèverait du surdiagnostic.
« C’est dérangeant parce que c’est un enjeu important dans la balance des avantages et des inconvénients, admet l’épidémiologiste de l’Institut national de santé publique du Québec Marie-Hélène Guertin, qui fait partie de l’équipe d’évaluation du Programme québécois de dépistage du cancer du sein. Les méthodes sont tellement variables que c’est difficile de concilier les résultats. »
Sans comparaison
Une partie du problème, dit-elle, tient au fait que, de nos jours, presque toutes les femmes de plus de 50 ans passent une mammographie régulièrement. Il est donc très difficile de rassembler un grand groupe de femmes qui ne participent pas à un programme de dépistage et l’on se trouve alors sans point de comparaison fiable.
« Au départ, les grands essais cliniques [dans les années 1990] avaient fourni des estimations du surdiagnostic [à des échelons très acceptables], indique la spécialiste. Mais maintenant, on doit souvent faire des modélisations à la place des essais cliniques, et il y a tellement de variables que ça peut donner des résultats très différents. »
De plus, la durée du suivi n’est pas suffisante dans toutes les études, enchaîne Marie-Hélène Guertin. « Au fond, le dépistage va surtout venir devancer le diagnostic. Alors, s’il y a peu ou pas de surdiagnostics et qu’on arrête le dépistage après 70 ans, on devrait voir une baisse des taux de cancer passé cet âge [parce que le dépistage aura permis de les détecter tous plus tôt]. Or, il y a des études qui se sont intéressées au devancement, mais qui n’ont pas effectué de suivi après. Pourtant, on ne peut pas dire qu’il s’agit d’un surdiagnostic si la femme présente des symptômes liés au cancer du sein quatre ou cinq ans plus tard. Quand on la mesure de cette façon, on exagère l’ampleur du surdiagnostic », mentionne l’épidémiologiste.
C’est d’ailleurs la conclusion à laquelle était parvenue une étude danoise lancée dans les années 1990, à une époque où l’on pouvait encore constituer des groupes témoins : plus de cancers du sein avaient été découverts entre 55 et 70 ans (pour une même cohorte de femmes nées la même année), mais moins après.
Peut-être aussi que le nombre total de cancers du sein détectés n’est pas le bon point de comparaison. En 2010, une équipe suédoise a estimé que, pour chaque cas de surdiagnostic, le dépistage permettait de sauver de 2 à 2,5 vies. Vu sous cet angle, il semble en valoir pas mal plus la peine…