Illustration: Vigg
Si les maisons d’édition savante engrangent des profits, elles rechignent pourtant à payer les scientifiques qui révisent leurs publications.
Imaginez une chaîne de montage de haute technologie où sont fabriqués des appareils sophistiqués et difficiles à assembler. Dans une telle usine, le contrôle de la qualité est une étape cruciale qui demande une main-d’œuvre ultraqualifiée.
Mais voilà, les employés chargés de cette opération ne sont jamais payés : ils travaillent à temps plein ailleurs et le directeur de l’usine s’attend à ce qu’ils prennent un peu de leur temps pour venir bénévolement s’assurer que le produit final respecte les standards de qualité.
Vous trouvez que ce scénario n’a aucun sens ? Vous avez raison, aucune industrie ne peut se permettre de fonctionner de cette manière. Sauf une, apparemment : celle de la publication scientifique.
Pratiquement aucune revue savante ne rémunère ses « réviseurs », soit ceux qui relisent les articles soumis pour voir à ce que les expériences qui y sont décrites ont été bien menées et qu’elles appuient les conclusions qui en sont tirées.
Il s’agit pourtant d’une tâche qui demande une fine expertise du domaine, en plus, très souvent, d’une maîtrise avancée des statistiques. D’un point de vue strictement économique, cette main-d’œuvre vaut très cher, puisqu’elle est très rare et que la demande est grande − des millions d’articles savants sont publiés chaque année ! Mais dans les revues scientifiques, le travail de révision est bénévole.
Une tradition
Il y a une bonne part de tradition là-dedans. Depuis l’« invention » de la revue savante, au 17e siècle, les réviseurs ont toujours travaillé gratuitement, une forme de devoir civique pour eux. Ce devoir a toutefois pris des proportions monstres : une étude parue l’an dernier dans Research Integrity and Peer Review a estimé que la révision par les pairs a demandé au bas mot environ 100 millions d’heures de travail dans le monde en 2020.
Juste aux États-Unis, en calculant un taux horaire raisonnable, ce travail revient annuellement à environ 1,5 milliard de dollars. On parle de 600 autres millions pour la Chine et de l’équivalent de 400 millions pour le Royaume-Uni la même année. C’est sans compter le reste de la planète !
Quand on sait que la plupart des principales maisons d’édition savante dans le monde (Elsevier, Taylor & Francis, Wiley, Springer Nature, etc.) sont des compagnies à but lucratif dont les marges de profit sont considérables, on mesure à quel point cette situation est inique.
Au-delà de l’équité, quelque chose me semble brisé dans ce système ou à tout le moins dépassé. Avec la pression de publier qui pèse maintenant sur les chercheurs, ceux-ci produisent bien plus d’articles qu’il y a 50 ans. De 2008 à 2018, le nombre d’articles savants (révisés par les pairs) parus dans le monde en science et ingénierie est passé de 1,8 à 2,6 millions par année.
Et ce n’est pas parti pour ralentir : comme l’écrivait récemment Richard Smith, éditeur du British Medical Journal de 1991 à 2004, la numérisation de l’édition savante fait en sorte qu’il est maintenant beaucoup plus facile, et financièrement beaucoup moins risqué, de lancer une nouvelle revue qu’à l’époque où tout était imprimé. Les publications dématérialisées se sont d’ailleurs multipliées depuis 20 ans.
En outre, comme la révision est une tâche ingrate et sans contrepartie, peu de chercheurs s’y adonnent − de sorte qu’environ 20 % des scientifiques font 80 % du travail, ce qui est intenable, concluait une étude sur le sujet parue dans PLOS ONE en 2016.
La tension est manifeste : si des chercheurs qui sont de plus en plus surchargés doivent faire de plus en plus de révision, quelque chose doit finir par céder. En toute logique, la qualité en souffre… Il y a, certes, de nombreux comités de lecture qui s’acquittent consciencieusement de leur tâche.
Médiocrité et confusion
Mais trop souvent, par manque de temps, les réviseurs laissent passer des articles de très faible qualité ou formulent peu de commentaires utiles. On l’a d’ailleurs vu nombre de fois depuis le début de la pandémie, quand des recherches médiocres, sinon frauduleuses, ont été publiées. Elles ont semé beaucoup de confusion au sujet de « traitements » très douteux contre la COVID-19, comme l’hydroxychloroquine et l’ivermectine.
Pas étonnant que de plus en plus de voix plaident pour qu’on paie les experts qui relisent les études. Il y aurait certainement des inconvénients − peut-être moins de moyens pour les éditeurs ou des prix d’abonnement à la hausse pour les universités et les laboratoires. À terme, on ne pourra pas éviter une révision du système.
Peut-être même faudrait-il aller encore plus loin et carrément « professionnaliser » la tâche ? Je me demande ce qu’en penseraient les dirigeants de cette étrange usine… Chose certaine, la société − les clients de l’usine à publications scientifiques − y gagnerait.