Avons-nous tout faux sur les bulles Facebook?
Fait no 1 : nos sociétés sont de plus en plus polarisées, même au Canada. Pas autant qu’ailleurs, notamment aux États-Unis, mais la tendance est nette. Fait no 2 : quand on réfléchit aux causes de cette polarisation, les fameuses « bulles Facebook » sont toujours les premières montrées du doigt. Mais si l’on avait (presque) tout faux ?
La thèse des chambres d’écho a tout pour plaire à l’esprit. Tout le monde sait que, afin de nous garder le plus longtemps possible sur leurs plateformes, les réseaux sociaux nous présentent préférentiellement des contenus qui vont dans le sens des valeurs et des préférences que nous avons exprimées dans le passé par nos partages et interactions. Il peut alors, en principe, se créer une sorte de « bulle » dans laquelle nous ne sommes presque jamais confrontés à des opinions contraires aux nôtres. Privé d’une contrepartie pour lui rappeler ses propres biais, l’individu risque d’avoir une perception faussée de la réalité. À la limite, des extrêmes peuvent même passer pour la norme à ses yeux. Comment, dans ce cas-là, ne pas faire le lien entre les « bulles Facebook » et la polarisation ambiante ?
Pendant longtemps, les efforts de recherche ont pris cette thèse comme point de départ et elle n’est essentiellement jamais contestée dans les médias. Les dernières années ont pourtant vu se multiplier les résultats scientifiques qui la remettent en question. Ainsi, il semble que les gens qui vivent dans des chambres d’écho sont très peu nombreux − à peine un faible pourcentage, selon une étude menée aux États-Unis et dans six pays d’Europe parue en 2021 dans le Journal of Quantitative Description: Digital Media. Les autres consultent des sources de nouvelles suffisamment variées ou neutres pour lire ou entendre régulièrement des opinions contraires. Une revue de l’ensemble de la littérature scientifique de l’Institut Reuters, au Royaume-Uni, a tiré les mêmes conclusions en 2022.
Et non seulement la plupart des gens sont exposés à toutes sortes de vues, mais ils s’engagent aussi sciemment dans des échanges avec des personnes aux convictions opposées. Certains travaux ont même mis en lumière que les individus les plus polarisés ont davantage tendance que les autres à consulter des sources qui les contredisent ou à en débattre.
Un autre coupable
Personne ne nie l’existence des « bulles Facebook » ni le fait qu’elles puissent contribuer à la polarisation : il y a encore des études sérieuses qui leur attribuent un effet. Mais tout indique qu’on en a grandement surestimé l’importance et qu’il faut maintenant se trouver un autre « coupable » pour expliquer la polarisation grandissante des sociétés.
À ce sujet, il se pourrait que la crispation accrue de nos débats publics ne vienne pas de l’isolement social, mais au contraire − et aussi étonnant que cela puisse paraître − des interactions plus fréquentes que permettent les réseaux sociaux. Dans un article paru dans les Proceedings of the National Academy of Sciences en octobre dernier, le politologue de l’Université d’Amsterdam Petter Törnberg suggérait que la multiplication des échanges en ligne a nationalisé, voire mondialisé, des débats qui se faisaient auparavant à l’échelle locale, entre proches.
Les particularités régionales avaient leur importance, argue-t-il, parce qu’elles diversifiaient l’issue des débats partisans. Aux États-Unis, par exemple, le Parti démocrate pouvait être opposé à l’extraction du charbon, mais dans une région qui dépendait de cette industrie, ses militants locaux pouvaient avoir un autre avis.
Ainsi, au lieu d’avoir une seule grande ligne de fracture nationale entre la gauche et la droite (Parti démocrate ou Parti républicain), la diversité régionale produisait une mosaïque de points de vue qui faisait que des gens qui s’affrontaient sur une question X devenaient des alliés dans un débat sur Y. Ce serait donc en « délocalisant » les débats que les réseaux sociaux polariseraient nos échanges.
J’ignore si M. Törnberg a mis le doigt sur LE mécanisme en cause. Mais je dois dire que j’aime bien son idée de « renverser complètement la thèse des chambres d’écho », comme il le dit. Quand on y pense, ça tombe sous le sens : il est difficile de détester des gens qu’on ne voit, n’entend, ne croise jamais. Il est urgent d’y voir plus clair. Parce que le ciment social qui nous unit tous est en train de s’effriter.
Illustration: Vigg
Merci, Jean-François !
Après sept années à répondre à vos questions, puis à parler de toutes les controverses scientifiques dans nos pages, le chroniqueur Jean-François Cliche tire sa révérence. Ce journaliste du quotidien Le Soleil, à Québec, nous était précieux. Il a réalisé un travail rigoureux et original, en plus d’être d’une grande amabilité. Il a fait partie de la solution pour assouvir la curiosité insatiable des lecteurs et lectrices au début de la pandémie de COVID-19 : il comptait parmi les journalistes avec qui Québec Science a formé une coalition. Pour tout cela, nous le remercions.
Ce départ est aussi l’occasion de souligner le travail remarquable de l’artiste Vigg, qui illustrait ses chroniques depuis 2019. N’ayez crainte : nous aurons recours à ses services pour mettre en images d’autres articles !