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18 mai 2023
Temps de lecture : 4 minutes

Les nouveaux cuirs du Québec

Photo: Guillaume Roy

Des gens d’affaires et des scientifiques du Québec tentent de relancer une industrie du cuir plus responsable. Qui veut un sac à main en ouananiche ?

Dans un atelier de couture, on s’attend à trouver des morceaux de tissus de toutes les couleurs. Dans celui de Valéry Larouche, on trouve aussi une pile d’une matière brune difficile à identifier qui porte… des traces d’écailles ! « C’est du cuir de poisson », lance cette entrepreneure innue qui a lancé Mikuniss Collection en 2022.

La designer Valéry Larouche dessine des produits de maroquinerie fine. Photo: Guillaume Roy

Quand on y regarde de plus près, la nature du produit devient évidente. Un peu comme un cuir de crocodile ou de serpent, sa texture est unique. « Je travaille avec une équipe de chercheurs pour récupérer ces peaux, qui seraient autrement jetées à la poubelle, afin de créer des produits luxueux », souligne la créatrice de mode, aussi adepte de pêche. Elle veut notamment confectionner des produits de maroquinerie fine, comme des portefeuilles, des ceintures, des sacs à main et des bijoux, dans son atelier situé à Mashteuiatsh, communauté innue du Saguenay–Lac-Saint-Jean.

C’est avec le Centre collégial de transfert technologique (CCTT) Écofaune Boréale, créé en 2018 par le Cégep de Saint-Félicien, que Valéry Larouche travaille. L’équipe a mis au point « un procédé de tannage avec des produits végétaux testés sur des espèces locales, comme le doré, le flétan, la ouananiche, la truite grise, en plus de faire des tests sur le saumon », explique-t-elle. Ces peaux sont récupérées auprès des pêcheurs ou encore auprès d’usines de transformation de poissons. Le produit est d’une grande qualité : sept fois plus résistant que le cuir de bovin à épaisseur égale !

La matière que Valéry Larouche détourne des poubelles demeure une goutte d’eau dans l’océan. En effet, on ne jette pas seulement une énorme quantité de peaux de poissons au Québec, mais aussi des milliers de peaux d’animaux élevés pour leur viande ou chassés, dont la quantité n’est pas comptabilisée à l’heure actuelle. Chose certaine : la gestion de ces déchets coûte très cher. « On peut payer pour jeter des matières premières de qualité ou bien les transformer pour créer de la valeur ajoutée », indique Louis Gagné, directeur général d’Écofaune Boréale.

Surtout, on veut améliorer les pratiques. En effet, à l’échelle mondiale, l’industrie du cuir est loin d’avoir bonne réputation. On y utilise plus de 250 produits chimiques différents, dont certains peuvent causer des cancers chez le personnel qui les manipule. Les effluents des usines sont également toxiques pour l’humain et l’environnement. Or, dans les principaux pays producteurs de cuir, comme l’Inde, la Turquie, le Brésil et la Chine, les normes environnementales laissent souvent à désirer. De plus, l’élevage bovin de masse, qui fournit la matière première pour l’industrie du cuir, contribue à la déforestation, notamment au Brésil.

Un peu partout dans le monde, on cherche des solutions pour rendre cette industrie plus durable. Le marché mondial du cuir allant croissant (il a atteint une valeur de 243 milliards de dollars américains en 2022), le Québec a tout à gagner à développer une filière écoresponsable de cuir 100 % local.

Valéry Larouche souhaite mettre en valeur le cuir de poisson dans ses créations. Photo: Guillaume Roy

Savoir-faire à refaire

Le cuir animal possède des propriétés impressionnantes. Il est à la fois res­pirant et imperméable, et extrêmement résistant ; il peut durer des décennies s’il est bien entretenu. « Ce n’est pas pour rien que les motocyclistes sont vêtus de cuir, remarque le chimiste d’Écofaune Boréale, Daniel Poisson. En plus de protéger le corps, il est aussi isolant ; même si la surface chauffe, la peau ne brûlera pas. De plus, il ne dégage pas de gaz toxiques s’il est carbonisé. » Ces propriétés font en sorte que les gants et les vêtements de cuir sont aussi prisés dans les milieux industriels, notamment dans les alumineries.

« La peau des animaux est d’une efficacité sans pareille, souligne le chercheur. Ce n’est pas une coïncidence : la nature a mis des millions d’années pour développer des fourrures adaptées à leurs milieux. »

Une partie de l’identité québécoise et des relations avec les Premières Nations a été forgée par la préparation et la commercialisation de la fourrure. Ce patrimoine a été délaissé graduellement, en bonne partie en raison de la concurrence internationale, mais aussi à cause du manque de promotion et d’investissements dans la recherche pour offrir des solutions de rechange aux procédés polluants, estime Louis Gagné. Par exemple, il n’existe au­jour­d’hui aucune formation pour apprendre le tannage. « Le savoir-faire a été perdu, et il n’y a pratiquement plus de fabricants d’équipement de tannage en Amérique du Nord », ajoute-t-il.

Son équipe a d’ailleurs dû s’ap­pro­visionner en Europe pour monter son laboratoire, également situé à Mash­­­teuiatsh. « Écofaune Boréale est le premier centre de recherche sur la fourrure et le cuir, alors que c’était la plus grande industrie au Québec jusqu’en 1850 », déplore le directeur général. Tant qu’à remettre l’industrie en marche, l’orga­nisme compte bien la rendre aussi plus écologique. Et il y a du travail !

Le chercheur Daniel Poisson pose devant un foulon pour la tannerie dans le laboratoire d’Écofaune Boréale. Photo: Guillaume Roy

En effet, pour pouvoir travailler le cuir, il faut d’abord transformer la peau – une matière putrescible – en un produit qui ne se dégrade pas et qui résiste à l’eau et aux bactéries. C’est le rôle du tannage : le processus comporte de nombreuses étapes, qui permettent au bout du compte de stabiliser et de fixer entre elles les fibres de collagène qui composent la peau.

Encore aujourd’hui, la majorité des cuirs sont tannés à l’aide de sels de chrome, un produit qui peut causer des cancers, des problèmes cutanés et la contamination de l’eau. « Depuis le début de l’ère industrielle, le chrome domine, parce que le traitement est rapide, pas cher et que ses propriétés sont exceptionnelles. Le sulfate de chrome est une molécule de taille parfaite pour se loger entre les fibres de collagène », explique Daniel Poisson.

Pour régler le problème à la source, les scientifiques sont en quête d’autres molécules, de taille similaire, qui pourraient remplacer le chrome, tout en étant aussi efficaces. « On cherche des solutions naturelles, en s’inspirant de ce qui se faisait en Égypte antique et chez les Autochtones, qui utilisaient des tanins végétaux », note le chercheur.

Ces composés organiques sont déjà (ou plutôt encore !) bien utilisés dans l’industrie, mais ils ne sont pas aussi efficaces que le chrome pour rendre le cuir souple et thermorésistant. De plus, les procédés de transformation sont beaucoup plus longs ; certains traitements traditionnels demandent jusqu’à un an !

Presque tous les végétaux contien­nent des tanins, et ces derniers leur servent à se protéger contre les prédateurs. Les espèces qui en possèdent une forte concentration, comme le que­bracho d’Amérique du Sud, le chêne et le mimosa, sont prisées par l’industrie, mais les chercheurs d’Écofaune Boréale veulent trouver une solution 100 % québécoise. « On ne veut pas cultiver une plante comestible juste pour faire des tanins, alors on a regardé du côté des résidus de l’industrie fo­restière », explique Daniel Poisson.

Les écorces d’épinette noire se sont avérées d’excellentes candidates. Ces résidus sont normalement brûlés pour la production d’énergie. « On peut extraire les tanins [et les concentrer en laboratoire] et quand même brûler les écorces par la suite », note le chercheur.

Ce sont justement les tanins extraits de l’épinette noire qui laissent présager un avenir plus vert pour le cuir de poisson de Valéry Larouche, car les essais préliminaires se sont avérés concluants. « Les peaux de poissons sont réputées plus difficiles à tanner que les peaux de mammifères, remarque Daniel Poisson. Si ça fonctionne bien à petite échelle avec le saumon, c’est un bon indice de performance pour les autres cuirs. » Pour développer des circuits courts d’approvisionnement, Écofaune Boréale fait aussi des tests avec des algues pour d’éventuelles tanneries qui seraient situées près de la mer.

Des échantillons de différents cuirs traités avec des tanins variés. Photo: Guillaume Roy

Outre les produits végétaux, des minéraux comme les zéolites, qui sont utilisés en Europe pour le tannage du cuir de bovin, pourraient aussi verdir l’industrie locale. « C’est un minéral inerte, un peu comme l’argile, utilisé dans plusieurs produits domestiques, dont le savon à lessive », explique Daniel Poisson, qui teste ce minéral pour le tannage des poissons.

L’industrie de la mode est avide de telles solutions de rechange, confirme Éric Pelletier, propriétaire de la Tannerie des Ruisseaux à Saint-Pascal, dans le Bas-Saint-Laurent. Si l’on trouvait jadis des centaines de tanneries au Québec, la Tannerie des Ruisseaux est la seule de taille industrielle qui soit encore en activité. Elle transforme environ 600 peaux par semaine, toutes obtenues auprès de chasseurs et d’abattoirs. « Nos clients, comme Levi’s ou Tommy Hilfiger, nous demandent des produits plus écoresponsables. » Cette tannerie utilise déjà un mélange de chrome et un extrait de mimosa, et travaille avec Écofaune Boréale pour trouver une solution de rechange 100 % végétale.

Étant donné que le procédé de tannage nécessite beaucoup d’eau, des projets d’utilisation et de traitement de l’eau en circuit fermé sont aussi en cours chez Écofaune Boréale.

Pour tester ses inventions, le labo­ratoire compte aussi sur un partenaire de Shawinigan : l’abattoir Viandes Lafrance, qui dessert une vingtaine de fermes d’agneaux des environs. « On produit plus de 20 000 peaux ovines chaque année et on veut les valoriser de manière responsable », soutient la présidente-directrice générale, Indira Moudi, qui a acheté l’usine avec son conjoint il y a 11 ans. Pour cette ingénieure industrielle, il est aberrant que des entreprises québécoises importent du cuir de mouton.

L’abattoir souhaite ouvrir une tannerie écoresponsable, rattachée à son usine de transformation. Des tests ont été faits sur 500 peaux de moutons avec des tanins naturels, l’étude de faisa­bi­lité et le plan d’affaires ont été réalisés, et les entrepreneurs sont désormais à la recherche d’investisseurs pour concrétiser le projet de tannerie de cuir de mouton 100 % québécois, qui pourrait par ailleurs transformer toute la pro­duction de la province. Une unité de biométhanisation serait aussi cons­truite à même l’usine pour valoriser les résidus non comestibles et réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Des vêtements conçus par Valéry Larouche sont exposés au Musée ilnu de Mashteuiatsh. Photo: Guillaume Roy

Valoriser les fourrures autochtones

Écofaune Boréale mène aussi des projets qui visent à redorer l’image de l’industrie de la fourrure et à auto­matiser des techniques traditionnelles pour permettre aux trappeurs et aux chasseurs autochtones d’en tirer de meilleurs revenus. Malgré les pressions pour bannir l’élevage d’animaux pour la fourrure (comme c’est déjà le cas dans 19 pays européens et à compter de 2023 en Californie), les lois prévoient des exemptions pour l’utilisation de fourrures provenant des Premières Nations. Il y a donc un travail de certification à déployer pour garantir la provenance des peaux. Le CCTT du Cégep de Saint-Félicien a notamment participé à la réouverture d’une tannerie à Kuujjuaq, et un volet de recherche a été implanté avec des artisans locaux. « C’est la seule tannerie inuite au Canada », souligne Louis Gagné, fier d’avoir permis la réouverture du site.

Et l’éthique ?

Il existe toutefois une tension entre ces efforts du ressort de l’économie circulaire et la nécessité de réduire la consommation de viande de 90 % sur la planète d’ici 2050 pour limiter la hausse des températures à 1,5 °C, d’après les recommandations du Groupe d’experts inter­gou­vernemental sur l’évolution du climat. Une étude basée sur des modélisations et parue en 2022 dans PLOS Climate affirme que l’aban­don de l’élevage constituerait même la façon la plus efficace pour inverser la trajectoire du changement climatique. « Peu importe la quantité de viande que l’on consommera, il restera logique de valoriser les peaux des animaux », pense Louis Gagné.

Le courant antispéciste, qui souhaite la fin de l’exploitation animale au nom des droits des animaux, ris­que éga­lement d’entraver l’adoption de ces nouveaux cuirs. « L’acceptabilité sociale nous préoccupe beaucoup, ajoute M. Gagné. On est victimes d’une campagne de salissage de la part d’or­ganismes de défense des droits des ani­maux, parce que les gens ne connais­sent pas tous les tenants et aboutissants de cette industrie. »

Le cuir végane a d’ailleurs la cote. Mais tous les produits ne se valent pas ; certains ne sont pas aussi écologiques que ce que les publicitaires laissent croire. Les plus ironiques affirment que l’appellation « cuir végane » est un concept marketing pour un produit bas de gamme, que l’on appelait jadis « similicuir ». Ce dernier est tra­di­tion­nellement fabriqué à partir de matière dérivée du pétrole, comme du poly­uréthane ou du polychlorure de vinyle, explique Daniel Poisson. Ces matériaux ne sont pas recyclables ni biodé­gradables, d’autant plus qu’ils sont loin d’être aussi résistants que le cuir animal.

Il est toutefois possible de produire du cuir végane à partir de matières végétales, comme des résidus de pom­mes, d’ananas ou de raisins, mais aussi avec des cactus, de l’eucalyptus ou des champignons. Cependant, ces produits sont encore rares sur le marché et coûtent cher.

Selon une revue de littérature menée par Laure Patouillard, coordonnatrice scientifique associée de recherche au Centre international de référence sur l’analyse du cycle de vie et la transition durable, la production d’une chaussure en cuir végétal génère deux fois moins de gaz à effet de serre que celle d’une chaussure en cuir animal. « Il n’existe pas de données scientifiques fiables sur la durée de vie de ces deux types de chaussures, mais il est probable que les chaussures en cuir animal durent plus longtemps, selon l’experte. Si c’est le cas et qu’elles durent deux fois plus longtemps, la production de gaz à effet de serre (GES) est alors équivalente, mais il faut aussi calculer les autres impacts que les GES, comme les dommages sur l’environnement et l’impact de l’élevage. »

Quoi qu’il en soit, une démarche qui s’inscrit dans un contexte d’économie circulaire est presque toujours positive. « C’est toujours mieux de valoriser des matières plutôt que de les jeter », souli­gne Laure Patouillard, à moins que la valorisation ait une empreinte en­vi­ron­nementale plus grande que celle de la transformation en temps normal.

Peu importe le produit que l’on utilise, sa durée de vie est bien souvent le critère le plus important pour réduire l’impact sur l’environnement. « Il faut choisir des matières durables pour amortir les coûts environnementaux », conclut-elle.

Avant d’acheter vos prochaines chaussures, assurez-vous donc de connaître un bon cordonnier !

908 000 tonnes de peaux sauvées

Les États-Unis utilisent les peaux des abattoirs depuis un moment déjà pour la production de cuir. En 2016, 908 000 tonnes de peaux animales issues de l’industrie de la viande ont été détournées de l’enfouissement, d’après la firme d’analyse Acumen Research and Consulting. De quoi économiser 40 millions de dollars américains en gestion des déchets. Certaines peaux canadiennes sont valorisées aux États-Unis, mais la chaîne de valeur comporte des failles, ce qui fait en sorte que des milliers de peaux se retrouvent à la poubelle.

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