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Une étude met en doute une théorie populaire selon laquelle les arbres échangeraient des ressources et communiqueraient sous terre.
Dans le célèbre film Avatar, les Na’vi de la planète Pandora s’allient pour lutter contre l’exploitation minière menée par les humains, car ces activités posent une grave menace au réseau qui relie les racines de tous les arbres de la forêt. Ce système biologique a une particularité : il permet la communication entre tous les êtres vivants de la planète et leur offre une forme de conscience.
Tout fantastique qu’il puisse paraître, ce réseau est basé sur une théorie populaire selon laquelle les arbres de notre planète auraient la possibilité de « discuter » entre eux via un champignon qui les relie sous terre. Peut-être avez-vous déjà entendu parler de l’« Internet des sols » (ou Wood Wide Web) ? Des ressources y circuleraient, aidant la croissance des jeunes arbres ; on dit même que les « mamans arbres » utilisent ces réseaux pour communiquer avec leurs rejetons. La séduisante idée a été reprise dans des dizaines d’articles de journaux, des livres, des documentaires et des conférences. Le hic : elle a été remise en question dans un article paru dans la revue Nature Ecology & Evolution en février 2023.
Une autoroute non nécessaire
Sous terre, les racines des arbres établissent une relation symbiotique avec des champignons, nommée « réseau mycorhizien », qui leur offre de nombreux avantages. Cela n’est pas mis en doute. « Il existe de nombreuses preuves qui démontrent que les arbres ne peuvent grandir sans ces champignons et que ceux-ci participent à la formation des sols », confirme Justine Karst, professeure au Département des ressources renouvelables de l’Université de l’Alberta et coauteure de cette étude.
La chercheuse et deux collègues se sont penchés sur la littérature scientifique pour vérifier la solidité de la théorie de l’« Internet des sols ». Leur constat est sans appel : « Pour le moment, il n’y a aucune preuve que des ressources sont transférées à travers ces réseaux », résume-t-elle.
Attention : les affirmations ne partaient pas de rien. « Nous avons de bonnes raisons de croire que de petites quantités de carbone circulent dans les sols entre les arbres, mais, pour le moment, la science montre que les réseaux mycorhiziens ne sont pas nécessaires pour permettre cette circulation », remarque Justine Karst. En d’autres mots, si des ressources circulent entre les arbres, elles ne transitent pas nécessairement par l’autoroute des champignons.
Quant à savoir si ce réseau est utile, « il existe à peu près autant de preuves que la connexion à un présumé [réseau mycorhizien] améliore ou inhibe la performance des semis, et les effets neutres sont les plus fréquents », lit-on dans l’étude. C’est-à-dire que si la « maman arbre » nourrit les jeunes autour d’elle grâce au réseau, ils ne semblent pas tellement en profiter.
Concernant la communication entre un arbre « mère » et ses descendants, la science est encore plus mince : aucune étude sur le sujet n’a été menée en forêt. La durée de la connexion par champignon entre un arbre et ses « petits » est en outre inconnue. Les sols forestiers sont fréquemment perturbés par les animaux et les chances sont grandes que cette activité vienne défaire les liens entre les arbres. L’étude de ces liens est de plus fort complexe : comment observer quelque chose qui se cache dans le sol ?
Humilité scientifique
Pour comprendre ce qui a bien pu se passer pour que la théorie devienne aussi populaire, les trois collègues sont remontés aux débuts de la recherche sur la communication racinaire. Ils ont remarqué que les premières études, aux résultats timides, étaient citées de manière de plus en plus assurée. « J’ai été impliquée dans la rédaction de certaines de ces études charnières dans les années 1990 et j’étais consciente du fait que certaines d’entre elles n’étaient pas toujours citées correctement », admet Melanie Jones, professeure de biologie à l’Université de la Colombie-Britannique et coauteure de l’étude. Par un effet domino, des résultats peu concluants sont devenus une vérité universelle.
Avec le recul, il faut bien admettre que les scientifiques ont succombé à un biais cognitif bien connu : le biais de confirmation. « Nous étions très excités à l’idée de ce réseau, c’est un concept très séduisant, confesse Justine Karst. Nous sommes tombés dans le piège. »
Les résultats obtenus par ses collègues ne surprennent pas outre mesure la biologiste spécialisée en sols forestiers Marie-Ève Roy, qui n’a pas contribué à l’étude. « Je trouvais ça gros, l’idée que les arbres communiquent ensemble à travers les champignons, dit-elle. Mais ça arrive parfois : les gens citent une source qui cite une source et, en fin de compte, on a une hypothèse qui n’est pas testée. »
La parution de la nouvelle étude offre aux spécialistes du domaine une chance de faire un examen des faits, une pratique courante en science. « Plusieurs personnes nous ont remerciés d’enfin avoir abordé la question », note Justine Karst.
Du côté du grand public, la réponse est plus faible, d’après l’équipe : il est vrai que l’idée de vivre dans un monde magique à l’image de la planète Pandora d’Avatar est séduisante.