À quel point est-il nécessaire de multiplier les médicaments, passé un certain âge? La Dre Alexandra S. Arbour se penche sur la déprescription chez ses patients.
Par un bel après-midi, je reçois dans mon bureau madame Gagnon, 78 ans, accompagnée de sa fille. Elles sont tout sourire et me remettent une boîte de chocolats. « Merci, docteure, grâce à vous, ma mère va tellement mieux ! » s’exclame la fille. Je baisse la tête et regarde le dossier pour me rafraîchir la mémoire. Quelle pilule miracle lui ai-je donc prescrite au dernier rendez-vous ? Ah oui ! Ça me revient… Je lui en ai plutôt enlevé quatre !
Madame Gagnon était venue me voir quelques mois plus tôt pour des problèmes cognitifs et des chutes. La liste de ses médicaments se détaillait alors comme suit : une benzodiazépine à l’heure du coucher pour dormir ; un antidépresseur pour la dépression ; un diurétique pour ses jambes enflées ; une aspirine pour la prévention cardio-vasculaire (madame n’a jamais fait de crise cardiaque ni d’accident vasculaire cérébral) ; un antiacide pour protéger l’estomac. À cela s’ajoutaient un antihypertenseur, une statine, de la vitamine D, du calcium et un laxatif.
Madame Gagnon illustre à merveille ce qu’est la polypharmacie, c’est-à-dire le fait de prendre plus de cinq médicaments. Certes, elle est âgée et a plusieurs maladies chroniques qui nécessitent un traitement à long terme : hypertension artérielle, excès de cholestérol, ostéoporose, dépression. Le calcium et la vitamine D sont justement prescrits en prévention pour préserver sa santé osseuse. Mais le cocktail peut avoir des effets délétères… en l’occurrence, des troubles cognitifs et des chutes.
Cette patiente n’est pas la seule dans cette situation. La moitié des Canadiens et Canadiennes de plus de 60 ans prennent plus de trois médicaments. Et qui dit plus de pilules dit plus de problèmes : plus d’effets indésirables, plus d’interactions médicamenteuses, plus d’hospitalisations. Jusqu’à 30 % des visites à l’urgence sont liées aux médicaments et le tiers d’entre elles mènent à une hospitalisation chez la clientèle âgée.
Comment madame Gagnon s’est-elle retrouvée avec une telle liste en pharmacie ? Avec l’âge apparaissent certaines affections qui doivent être traitées. Il y a alors un risque de « cascade médicamenteuse », certaines pilules étant ajoutées pour contrer les effets secondaires d’un premier médicament. Dans son cas, madame Gagnon prenait un antihypertenseur qui provoque l’enflure des jambes… traitée à son tour par un diurétique. Même chose avec l’aspirine, qui irrite l’estomac et qui a donc entraîné la prescription d’un antiacide.
Il est important de noter que des médicaments pris depuis longtemps peuvent être moins bien tolérés avec le temps, en raison des changements du métabolisme dus à l’âge. Votre médecin dispose d’ailleurs de plusieurs outils pour déterminer quels médicaments pourraient ne plus être appropriés, le plus connu étant les critères de Beers, publiés dans le journal de l’American Geriatrics Society et révisés sur une base régulière depuis une trentaine d’années.
Nous avons donc fait un grand ménage des pilules de madame Gagnon, pour son plus grand bonheur. En retirant la benzodiazépine – un médicament proscrit par les fameux critères de Beers –, on a amélioré sa mémoire et diminué les risques de chute. Nous avons cessé la prise d’aspirine et de protection gastrique, car elle n’en avait pas besoin. Finalement, changer son antihypertenseur pour une autre molécule a permis à ses jambes de désenfler, ce qui a rendu le diurétique inutile. De quoi améliorer la qualité de son sommeil, puisqu’elle n’a plus besoin de se lever plusieurs fois par nuit pour uriner.
La déprescription est l’une des tâches que je préfère dans mon travail. Cette cure minceur appliquée à une liste de médicaments est encore plus agréable à orchestrer lorsqu’elle s’accompagne de chocolat pour me remercier !