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05 octobre 2023
Temps de lecture : 3 minutes

Arrimons savoirs scientifiques et savoirs autochtones

Les connaissances et perspectives autochtones sont souvent exclues des politiques environnementales. Il serait temps de s’en inspirer.

En juillet dernier, le journal français Le Monde publiait un éditorial sur la question climatique dont le titre était : « Que faut-il de plus pour agir ? ». Une question tout indiquée, après plusieurs mois de chaleurs extrêmes (juillet 2023 ayant été le mois le plus chaud jamais enregistré sur la planète), de pluies diluviennes et d’une qualité de l’air exécrable en raison des pires feux de forêt jamais connus au Québec.

Puisque les appels répétés de la communauté scientifique quant à l’urgence climatique semblent plutôt infructueux – ou certainement pas suffisants –, serait-il venu le temps de considérer d’autres perspectives environnementales ?

Dès 2013, dans son livre Braiding Sweetgrass, la professeure de biologie environnementale et descendante de la nation pottawatomie Robin Wall Kimmerer nous invitait à redéfinir notre relation avec l’environnement, en nous inspirant des peuples autochtones. Kimmerer rappelait que la science a pris au 21e siècle la place qu’occupaient autrefois les aînés des diverses nations autochtones comme détenteurs des savoirs liés à l’environnement. Pour Kimmerer, la science en soi n’est pas le problème, c’est plutôt le processus d’interprétation de celle-ci qui lui paraît dommageable : en faisant souvent fi de la racine même des problèmes environnementaux, la science renforce parfois des visées économiques et politiques réductionnistes et matérialistes. De plus, les savoirs scientifiques sont, pour la plupart, rédigés dans un langage inaccessible, ce qui rend le dialogue public et notre capacité d’exercer une pleine démocratie plutôt difficiles, soutenait-elle dans son essai.

Outre Kimmerer, cela fait des dizaines d’années que des voix issues des Premiers Peuples, et même plusieurs scientifiques occidentaux, demandent à ce que les savoirs traditionnels autochtones soient inclus dans les décisions politiques en matière d’environnement. D’ailleurs, faut-il rappeler que le Canada a signé, en 1992, la Déclaration de Rio sur l’environnement et le développement, qui stipule que les communautés autochtones « ont un rôle à jouer dans la gestion de l’environnement et le développement du fait de leurs connaissances du milieu et de leurs pratiques traditionnelles » ? Un constat réitéré par un rapport récent de la Plateforme intergouver­nementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques.

Voilà pour la théorie.

Dans la pratique, intégrons-nous réellement ces perspectives et ces récits autochtones dans nos politiques environnementales ?

En 2021, des scientifiques canadiens, en collaboration avec des experts autochtones, se sont penchés sur la question dans un article publié dans Frontiers in Sustainable Cities. Ils ont examiné le Cadre pancanadien sur la croissance propre et les changements climatiques du gouvernement fédéral (2016) ainsi que la Feuille de route pour la transition du Québec vers la carboneutralité (2020) du Front commun pour la transition énergétique, un regroupement d’orga­nisations de la société civile, afin de déterminer si ces plans avaient été établis conformément aux engagements pris par les gouvernements dans le cadre de la réconciliation avec les Premières Nations, les Inuits et les Métis, et s’ils avaient intégré les connaissances autochtones en matière de climat.

Le constat est sans équivoque : malgré de nombreuses références aux peuples autochtones, aucune des deux démarches n’a inclus ces communautés dans l’élaboration de ses politiques ou de ses recommandations. D’ailleurs, face à ce manquement, le Front commun a affirmé regretter de ne pas avoir travaillé en partenariat avec les communautés autochtones, ce qu’il a exprimé dans une deuxième version de sa Feuille de route. Malheureusement, d’après les auteurs de l’étude scientifique parue en 2021, ce manque d’intégration des connaissances et de la diversité des perspectives autochtones n’est que trop fréquent et a pour conséquence de diminuer, voire d’annuler les revendications autochtones, renforçant ainsi la division et la méfiance entre les Autochtones et l’État.

Même son de cloche de la part de Sandra Lamouche, membre de la nation crie de Bigstone et autrice d’une étude de cas publiée en juin dernier pour le compte de l’Institut climatique du Canada qui indique que la science et les systèmes occidentaux ont renforcé l’exclusion des savoirs autochtones, y compris dans les conversations sur les changements climatiques, faisant en sorte que des points de vue importants ne sont pas pris en compte lors de la mise en œuvre de politiques.

Établir de nouvelles perspectives environnementales ancrées dans les connaissances autochtones exige du temps. Bien que cela puisse paraître paradoxal, malgré l’urgence climatique, c’est ce précieux temps qu’il nous faudrait prendre. Ce temps nécessaire à la mise en place de solutions climatiques inclusives, justes et pérennes. Ce temps qui nous permettrait de planifier à long terme. Ce temps que nous ne prenons pas pour nous émerveiller de notre environnement et établir un lien émotionnel avec lui, si occupés sommes-nous à le disséquer afin de mieux le dompter.

Afin de raviver la bienveillance envers le vivant, Robin Wall Kimmerer parle de réciprocité. Que pouvons-nous offrir en échange de tout ce qui nous a été donné par notre environnement ? Devant les défis environnementaux de notre époque, il m’apparaît clair que ce que l’espèce humaine a de meilleur à offrir est une union réelle et pérenne entre les connaissances scientifiques et les savoirs autochtones.

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