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12 janvier 2023
Temps de lecture : 2 minutes

À qui la rue? Aux scientifiques!

Illustration: Shutterstock

Jean-Patrick Toussaint profite de sa première chronique de l’année pour s’attaquer à l’indifférence politique face à l’urgence climatique.

Au cours des trois dernières années, j’ai pris l’habitude dans cette chronique d’en­tamer l’année sur une note positive, en partageant avec vous quelques bons coups en matière d’environnement, ques­tion de nous donner meil­leure mine. Pour commencer 2023, je vais déroger à cette habitude et m’autoriser un coup de gueule. Un peu à l’instar de ces scientifiques qui se font de plus en plus bruyants et percutants quant au manque de mordant des engagements climatiques de nos classes dirigeantes. Juste avant le lancement de la COP 27, plus d’un millier d’entre eux ont d’ailleurs signé une lettre ouverte affirmant qu’on ne peut plus continuer à prétendre limiter le réchauffement plané­taire à 1,5 °C.

Pourquoi ce changement de ton ? Il m’importe de donner l’heure juste quant à la déstabilisation de la biosphère orches­trée par l’humain. Maintenir l’illusion qu’on peut dormir sur ses deux oreilles en dépit de la crise climatique et de la dégra­dation des écosystèmes, en soulignant les actions positives accomplies ici et , est sans doute un peu jovialiste, malgré toutes les bonnes intentions.

Voilà ce qui explique sans doute pourquoi les coups d’éclat et la désobéissance civile ne sont plus simplement l’affaire de quelques « jeunes radicaux irrévérencieux » ayant la gâchette de soupe aux tomates un peu trop rapide. Désormais, des scientifiques de toutes disciplines osent sortir de leur « aura de réserve » en manifestant et en dénonçant sans gêne l’indifférence politique face aux menaces climatiques et environnementales.

Depuis 1988

James Hansen a été l’un des premiers climatologues de la NASA à tirer la sonnette d’alarme climatique en 1988. Depuis, ce spécialiste respecté s’est engagé ouvertement dans le militantisme et a été arrêté cinq fois lors de manifestations environnementales, organisées en raison du manque d’ambition de nos politiques climatiques. Peter Kalmus fait partie, quant à lui, de cette nouvelle génération de clima­tologues de la NASA qui milite contre le statu quo. Il s’est fait arrêter en avril 2022 pour désobéissance civile, après s’être enchaîné aux portes d’entrée de la banque JPMorgan Chase & Co., montrée du doigt pour ses investissements massifs et soutenus dans les projets d’énergies fossiles.

Si l’idée de voir des membres de la communauté scientifique prendre la rue d’assaut nous rend mal à l’aise, sans doute est-ce parce que nous associons habituellement leur crédibilité à leur impartialité, particulièrement lorsqu’il s’agit d’en­jeux clivants. Or, dans un texte publié dans la revue Nature Climate Change en septembre 2022, un groupe de chercheuses et chercheurs européens soutenait que la désobéissance civile est justifiée et qu’il s’agit en fait d’« une activité rai­sonnable et éthique pour les scientifiques ».

Si la littérature sur le sujet demande à être étoffée, une analyse parue en 2021 dans Environmental Research Letters pointe vers l’idée que le public comme les gens de science s’attendent à ce que ces derniers prennent part à des activités à saveur d’engagement et de plaidoyer climatiques. Constats qui se rapprochent des résultats d’un sondage réalisé par l’équipe de la revue Nature, qui a interrogé 92 des 233 scientifiques actifs au sein du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat en 2021. Près de 80 % des répondants et répondantes se disaient favorables à ce que les scientifiques livrent des plaidoyers sur le climat, alors que les deux tiers affirmaient déjà en faire, notamment par la participation à des manifestations.

Crédibilité conservée

Plus intéressant encore est de constater que, si les activités de plaidoyer menées par des scientifiques ont un effet quel­que peu négatif quant à la perception de leur objectivité, elles ne nuisent pas à leur crédibilité, selon ce que rapportait l’article d’Environmental Research Letters ainsi que d’autres études sur le sujet.

Pourquoi en arrivons-nous à de telles prises de position fracassantes de la part de membres de la communauté scientifique ? Les auteurs de l’étude sur la désobéissance y voient l’échec des moyens de communication traditionnels utilisés pour traiter de l’urgence climatique. Voilà pourquoi, selon eux, il devient pressant que les scientifiques sortent de leur zone de confort et aillent au-delà de la simple documentation détaillée de la crise climatique.

Il est donc à prévoir qu’il n’y aura pas que votre humble serviteur qui multipliera les coups de gueule dans un avenir rapproché, mais que c’est tout un pan de la communauté scientifique qui montera au créneau et qui scandera : « À qui la rue ? Aux scientifiques ! »

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