L’incontinence urinaire est un problème de santé fréquent. La Dre Alexandra S. Arbour insiste sur l’importance d’en parler à l’occasion d’une consultation médicale.
Après un rendez-vous bien rempli, madame Joly se lève et s’apprête à sortir du bureau. La main sur la poignée de porte, elle se retourne et me regarde comme si elle cachait un terrible secret. « Il y a autre chose dont je n’ai pas osé vous parler… » Je l’invite à se rasseoir, me préparant à accueillir ses aveux. Va-t-elle me confier qu’elle est à la tête d’un groupuscule terroriste ? Ou encore qu’elle a commencé à consommer de la cocaïne ?
« J’ai remarqué que, quand je tousse, j’urine un petit peu. J’imagine que c’est normal, avec l’âge ? »
Erreur. L’incontinence urinaire – le fait de perdre ses urines de façon involontaire – ne fait absolument pas partie du vieillissement normal. C’est plutôt un problème de santé fréquent, qui toucherait jusqu’à une personne sur cinq au Canada, principalement des femmes – et pas forcément âgées. Pourtant, ces dernières passeront sous silence ce symptôme chez leur professionnel de la santé, à cause du tabou et de la méconnaissance.
Même si le résultat est identique, les circonstances de la fuite d’urine et ses causes peuvent être très différentes d’un patient à l’autre. L’incontinence dite « d’urgence » peut toucher les hommes et les femmes, et est causée par une hyperactivité du muscle de la vessie. Tout d’un coup, la personne ressent une envie pressante d’uriner et la fuite survient. C’est ce qu’on appelle parfois avoir une « vessie hyperactive ». Cela se traite principalement par de saines habitudes mictionnelles (uriner à heures fixes, diminuer la quantité de liquides absorbés, éviter la caféine), la rééducation vésicale – un genre de camp d’entraînement pour la vessie – et certains médicaments.
On parlera plutôt d’incontinence « d’effort » quand une femme a, comme madame Joly, des fuites urinaires lors de l’augmentation de la pression intra-abdominale, qui survient lorsqu’on tousse ou qu’on fait de l’exercice. Les muscles du plancher pelvien, qui, quand ils sont bien contractés, aident à la continence, peuvent avoir été endommagés par des grossesses ou des accouchements. Environ un tiers des femmes souffrent d’incontinence urinaire après l’accouchement (et jusqu’à un dixième d’incontinence fécale, un autre sujet tabou), selon une revue du réseau Cochrane. La chirurgie est envisageable pour des cas réfractaires, mais, en général, la solution est à portée de main. Il s’agit de maintenir un poids santé et d’effectuer des exercices de rééducation périnéale, sous la supervision d’une ou d’un physiothérapeute spécialisé. Et ça fonctionne à tout âge.
D’ailleurs, un groupe de spécialistes mandatés par l’Institut national d’excellence en santé et en services sociaux s’est prononcé en faveur d’un meilleur accès à la physiothérapie périnéale pour les femmes de 55 ans et plus souffrant d’incontinence urinaire d’effort. Je ne peux qu’abonder dans le même sens. Le Québec est déjà à la traîne en la matière : la rééducation périnéale et pelvienne est couverte par le système public en France, en Australie et au Royaume-Uni.
L’accès à ce genre de traitement est d’autant plus important que l’avenue chirurgicale est loin d’être parfaite. Je pense à ces nombreuses femmes à qui on a installé une bandelette urétrale destinée à régler leur problème d’incontinence, mais qui se sont plutôt retrouvées avec des douleurs intolérables, des infections à répétition et j’en passe. La situation est telle que le Québec a dû mettre en place, en 2021, un programme de retrait de bandelettes, à la recommandation du Collège des médecins. Un programme qui n’est toujours pas pleinement déployé et qui force plusieurs femmes à aller aux États-Unis chercher de l’aide à leurs frais.
Madame Joly n’a pas de raison d’avoir honte. La honte est plutôt du côté de la profession médicale. Après des décennies à taire et à normaliser les douleurs gynécologiques, on ne peut se surprendre que les patientes soient gênées de dévoiler leurs problèmes urologiques. Et ça, c’est vraiment la goutte de trop.