Ces sacs géotextile contiennent des tonnes de boue, qui ont été siphonnées au fond du golfe d’Izmit. Photo: Miriane Demers-Landry
La mer de Marmara, en Turquie, est épisodiquement envahie par de la « morve de mer », une substance sécrétée par le phytoplancton lorsque la pollution et la température de l’eau sont très élevées. Les efforts se multiplient pour dépolluer l’eau, mais seront-ils suffisants ?
À 3 mètres de profondeur, des filaments visqueux flottent dans l’eau. À 8 mètres, la mer se transforme en un brouillard anxiogène. À 20 mètres apparaissent d’immenses formes spectrales ressemblant à des décorations d’Halloween.
Ces paysages sous-marins fantomatiques ont été filmés dans la mer de Marmara à l’été 2021 par Serço Ekşiyan, un passionné de plongée sous-marine, qui nous montre ses vidéos sur son ordinateur. À la surface, la situation était tout aussi catastrophique. Des kilomètres d’eaux côtières étaient recouverts d’une substance jaunâtre et visqueuse coupant tout échange gazeux entre la mer et l’atmosphère. Aussi nommé « morve de mer » en raison de son apparence peu ragoûtante, le mucilage constitue un véritable linceul pour les écosystèmes marins.
« Recouverts par le mucilage, les coraux ne pouvaient plus se nourrir ni respirer, ils ont commencé à mourir, se remémore Serço Ekşiyan, qui vit sur les îles des Princes, à quelques encablures d’Istanbul. J’y allais très souvent pour dégager les coraux et leur permettre de respirer, mais après une heure ou deux, ils étaient de nouveau recouverts. »
Au cours des derniers siècles, le mucilage apparaissait de façon épisodique dans la mer Adriatique, en Méditerranée et dans la mer de Marmara. Mais le nombre d’épisodes s’est multiplié au cours des dernières décennies, avec une éclosion notable en 2007-2008 dans la mer de Marmara, la plus petite mer du monde. En 2021, c’était la première fois que le phénomène — qui n’est pas sans rappeler les éclosions de cyanobactéries (communément appelées algues bleues) au Québec — atteignait une telle ampleur en Turquie.
En cause : la température élevée de l’eau de mer et un ralentissement subséquent des courants, couplés à une importante pollution organique (industrielle, agricole et domestique). Lorsque ces conditions sont réunies, certaines espèces de phytoplancton sécrètent des polysaccharides, soit des sucres, qui constituent cette substance visqueuse, à laquelle viennent s’agglutiner toutes sortes de particules en suspension et de débris, bactéries et autres agrégats.
Trois ans plus tard, tous les éléments sont réunis pour une récidive. En 2023, les températures de l’eau ont atteint de nouveaux records. La matière organique continue aussi de s’accumuler à grande vitesse dans cette étendue d’eau. Ses bassins versants concentrent la majorité des activités industrielles et agricoles du pays, et constituent le lieu de vie de plus de 25 millions d’habitants. Encore aujourd’hui, environ 5,7 millions de mètres cubes d’eaux usées domestiques sont déversés chaque jour dans la mer de Marmara, selon le ministère turc de l’Environnement. Près de la moitié de ce volume n’est pas traité.
Lors de l’invasion du mucilage en 2021, les autorités turques ont collecté des tonnes de matière gluante à l’aide de pompes et d’épuisettes, tout en injectant de l’oxygène à 30 mètres de profondeur. Elles ont aussi adopté un plan d’action à plus long terme, dont les différentes mesures se mettent tranquillement en branle. Dans le golfe d’Izmit, historiquement l’une des zones les plus polluées de la mer de Marmara, la menace du mucilage a incité à des actions plus concertées, qui pourraient peut-être inspirer d’autres municipalités.

Du mucilage marin sur la côte d’Istanbul en juin 2021. Photo : Shutterstock.com
L’exemple d’Izmit
Pendant des décennies, les égouts, les déchets industriels ainsi que les eaux de ruissellement riches en engrais agricoles se sont déversés dans ce golfe. Résultat : le fond de la baie est couvert d’une boue qui s’est accumulée en moyenne sur une épaisseur de 90 centimètres, et qui atteint 3,6 mètres de haut par endroits, explique Mesut Önem, un ingénieur en environnement qui travaille pour la Municipalité de Kocaeli, située à l’est de la mer de Marmara.
À l’aide d’une échelle de bois, Mesut Önem grimpe sur un sac géotextile de plus de 2 mètres de haut, ressemblant à un oreiller gonflé géant. Ces immenses sacs contiennent des tonnes de boue, qui ont été siphonnées au fond du golfe d’Izmit et acheminées ici grâce à un système de pompes et de tuyaux. Il prend un balai et commence à brosser la surface de la membrane, qui s’enfonce légèrement sous ses bottes de pluie. « En balayant régulièrement, on débloque les pores, qui ont tendance à s’obstruer », explique-t-il avec entrain.
Le géotextile agit comme un immense filtre, qui laisse passer l’eau tout en retenant les matières solides. À quelques mètres, une grue mécanique et un camion récupèrent la boue agglomérée. Des scientifiques de l’Université de Kocaeli développent des procédés pour la réutiliser : elle pourrait bientôt être transformée en béton, en céramique artistique ou en tuiles en terre cuite utilisées pour les toits.
Grâce à un investissement équivalant à 160 millions de dollars canadiens de la Municipalité de Kocaeli et du ministère turc de l’Environnement, le pompage des boues devrait ainsi permettre de nettoyer 5 kilomètres carrés de fonds marins d’ici 2026 — moins de 0,04 % de la superficie de la mer de Marmara.
Les eaux domestiques autour du golfe d’Izmit sont désormais traitées par des stations d’épuration biologique, dans lesquelles des bactéries éliminent la majeure partie du phosphore et de l’azote avant que l’eau ne soit rejetée dans la baie. Un petit avion inspecte régulièrement la région à la recherche de bateaux présentant des fuites d’huile ou d’autres produits toxiques. Une brigade environnementale ramasse les déchets le long du rivage. Les aires végétalisées se sont multipliées. La Municipalité de Kocaeli organise aussi des festivals et des activités de sensibilisation aux écosystèmes marins. Mais ces efforts localisés sont loin d’être une panacée face à l’ampleur de la pollution organique dans la mer de Marmara.
« Nous allons dans la bonne direction, mais il est difficile de rattraper en quelques années ce qui a été négligé pendant des décennies », constate Mustafa Sarı, doyen de la Faculté des sciences maritimes de l’Université Bandırma Onyedi Eylül. Le scientifique observe d’ailleurs un ralentissement des efforts pour la protection du plan d’eau dans le pays aux prises avec une hyperinflation et la reconstruction de villes entières après les tremblements de terre dévastateurs de février 2023.
Miser sur la sensibilisation
Dans la ville de Bandırma, le bureau de Mustafa Sarı est décoré de photos multicolores des nombreuses espèces de la mer de Marmara. Possédant à la fois des espèces de la mer Noire et de la mer Méditerranée, cette mer est particulièrement riche en biodiversité. Le doyen soulève la coquille d’un bivalve aussi grande que son avant-bras. Il s’agit d’un spécimen de grande nacre (Pinna nobilis), un coquillage qui peut dépasser un mètre de long et filtrer six litres d’eau par heure.
Mustafa Sarı souhaite en faire un emblème. Pour ce faire, il a créé le projet Umut Pina [L’espoir avec Pinna], qui vise à protéger les grandes nacres et, surtout, à sensibiliser la population et l’industrie hôtelière à la protection de leurs habitats. Après avoir disparu de la mer Méditerranée, l’espèce survit surtout dans les prairies marines de la mer de Marmara.
Malgré tous les défis pour la conservation des écosystèmes de la mer de Marmara, le chercheur garde espoir. Lors d’une plongée en 2021, alors que le mucilage étouffait éponges et coraux, il est tombé nez à nez avec un petit poisson, qui a attaqué sa caméra. « Il y avait du mucilage partout. Lui, il protégeait son nid ! dit-il d’un ton amusé. Si ce poisson avait la force de survivre et de se battre dans de telles conditions, il fallait faire de même pour la protection de ces habitats, qui sont aussi les nôtres. Sans oxygène, sans poissons, peut-on seulement vivre ici ? »
Cet article a été réalisé avec le soutien de l’Earth Journalism Network d’Internews. Avec la collaboration de Nicole Graaf.