Le cratère Koko, sur l’île d’O‘ahu. Photo: Unsplash/Kalen Emsley
La flore unique qui a évolué dans l’archipel volcanique est maintenant au bord de l’abîme. Des écologistes tentent de régénérer ces milieux avant qu’il ne soit trop tard.
Au volant d’un puissant 4×4, Nada McClellan quitte la route principale de Mokulē‘ia, dans le nord-ouest de l’île d’O‘ahu, pour s’aventurer sur un chemin de campagne. Une mer d’herbes invasives ondoie au vent. Du koa haole, un arbuste américain propice aux feux de brousse, et des tulipiers africains, coiffés de prodigieuses fleurs orange, percent çà et là. Autrefois abondait ici le wiliwili, que les Hawaïens utilisaient pour fabriquer leurs planches de surf. Entre pins et eucalyptus, une vallée s’enfonce dans la chaîne de montagnes Wai‘anae, colonne vertébrale du volcan qui enfanta l’île, il y a trois millions d’années. Dans le vaste panorama qui s’offre à nous, on ne voit probablement aucun arbre indigène de l’archipel hawaïen.
À chaque virage en épingle de la route grimpante, Nada McClellan klaxonne pour annoncer notre présence. L’écologiste forestière accompagne une dizaine de bénévoles qui contribueront à la restauration naturelle de la vallée de Kahanahāiki dans le cadre d’un programme financé par l’armée (O‘ahu Army Natural Resources Program ou OANRP).
Avant qu’arrivent les pirogues polynésiennes, vers l’an 1000, puis les voiliers de James Cook, en 1778, la forêt hawaïenne évoluait en vase presque clos. Fragile et unique, elle est maintenant confrontée à des espèces étrangères qui, habituées à l’environnement plus compétitif de leur continent d’origine, se répandent agressivement.
Dans l’archipel, des dizaines de projets de restauration écologique sont en cours. Ils sont l’œuvre des gouvernements, des militaires, d’organismes caritatifs, de propriétaires fonciers, de groupes de recherche ou de communautés autochtones. L’objectif varie d’un projet à l’autre, de la sauvegarde des espèces rares à la recréation des forêts nourricières traditionnelles. Une chose est sûre : il ne sera pas possible d’intégralement restituer la nature primordiale d’Hawaï, « capitale mondiale des extinctions », car trop de morceaux du casse-tête ont déjà disparu, comme les oiseaux qui dispersaient autrefois les semences indigènes. Des questions se posent donc : à long terme, quels écosystèmes pourront subsister ? Et quelle stratégie adopter pour restaurer le paradis hawaïen ?
Après le désherbage d’un ravin envahi par une plante à fleurs du genre Aster, Nada McClellan guide les bénévoles à travers les fougères jusqu’au site d’un projet majeur de l’OANRP. Une clairière tapissée de copeaux de bois s’ouvre au bout du sentier. « Ici, il n’y avait que du goyavier-fraise et du poivrier du Brésil. Nous avons entièrement déboisé cette zone à la scie mécanique », relate-t-elle. Le goyavier-fraise est l’un des pires indésirables d’Hawaï. Il forme des bosquets denses, étouffe les arbres indigènes, monopolise la lumière et produit des fruits dont raffolent les cochons sauvages, également invasifs.
Depuis juin 2023, une vingtaine de journées ont été consacrées à la restauration de ce boisé d’un hectare. Une déchiqueteuse de bois fut livrée sur le site par un hélicoptère de l’armée. À travers la sciure, Nada McClellan et ses collègues ont planté des espèces indigènes cultivées dans leur serre. « Ce sont surtout des arbustes, explique l’écologiste. L’idée, c’est de protéger l’humidité du sol avec les racines et le feuillage, avant de planter d’autres arbres. » Quelques koas indigènes ayant échappé à l’invasion ont été conservés, dont un magnifique spécimen qui intercepte la lumière du soleil grâce à ses feuilles en forme de croissant de lune.

L’écologiste forestière Nada McClellan guide un groupe de bénévoles dans une zone des monts Wai‘anae où elle et ses collègues ont éradiqué le goyavier-fraise, un arbre invasif. Photo: Alexis Riopel
L’approche de l’OANRP en matière de restauration est plutôt classique. Elle exige force main-d’œuvre pour éliminer systématiquement les espèces invasives, qui reviennent constamment à la charge. Dans les forêts humides de basse altitude, où les envahisseurs grouillent en plus grand nombre qu’en montagne, l’approche classique — ou « puriste » — se révèle encore plus difficile à appliquer.

Des montagnes volcaniques aux forêts humides, le ‘ōhi‘a est l’arbre indigène le plus répandu d’Hawaï. Photo: Alexis Riopel
Rebecca Ostertag en sait quelque chose. Pendant une décennie, à partir de 2004, cette botaniste de l’Université d’Hawaï à Hilo a mené un projet de restauration classique dans la réserve militaire Keaukaha, sur l’île d’Hawaï. Son équipe a éliminé les arbres invasifs et installé des clôtures pour garder les cochons à distance, car ceux-ci détruisent les jeunes pousses. « Le problème, c’est que ça nous demandait un effort phénoménal de désherbage, année après année. C’était très frustrant », raconte la professeure. Les espèces hawaïennes plantées par les écologistes, même le robuste ‘ōhi‘a, stagnaient.
Cette âpre expérience a incité Rebecca Ostertag à entreprendre un nouveau projet nommé Liko Nā Pilina (« faire germer de nouvelles relations ») dans la même réserve, en 2011. Cette fois, l’écologiste a opté pour la philosophie de la restauration « hybride », qui laisse une place à certaines espèces non indigènes capables de tenir tête aux espèces invasives, et qui est propice à la prolifération de la flore indigène. Pour la plupart, les espèces non indigènes choisies appartiennent aux quelque 25 « plantes des pirogues » amenées il y a un millénaire par le peuple polynésien à Hawaï, comme le kukui (un noyer), le noni (produisant un fruit aux propriétés médicinales) et le ‘ulu (l’arbre à pain). Parmi les espèces non indigènes retenues figurent aussi l’avocatier et le manguier.
Restait à déterminer la combinaison idéale d’espèces. Pour ce faire, les scientifiques ont mesuré 15 « traits fonctionnels » des candidats : taille des graines, épaisseur des feuilles, densité du bois, vitesse de croissance, quantité de chlorophylle, longévité, etc. Ils ont ensuite monté des assemblages d’espèces complémentaires, diversifiées sur le plan des traits fonctionnels. Ces arbres occupent toutes les niches écologiques, voient leurs fruits attirer tous les oiseaux, s’imposent à tous les niveaux de la canopée. En d’autres termes, ils referment les brèches dont profitaient les envahisseurs.
Une décennie après la création des parcelles hybrides, les résultats enchantent la scientifique : les semences indigènes germent en masse, et moins d’efforts doivent être consacrés au désherbage. « En outre, nos assemblages ralentissent le cycle des nutriments. C’est un bénéfice énorme ! Car la majorité des arbres invasifs poussent plus vite que les arbres hawaïens, deviennent très grands, génèrent beaucoup de résidus organiques, et ces résidus nourrissent la croissance rapide des espèces invasives », explique-t-elle.
Des sommets volcaniques aux pointes sablonneuses battues par le vent, l’archipel hawaïen stupéfie par sa diversité. Des gradients de précipitation extraordinairement prononcés accentuent ces contrastes. Les nuages entraînés par les alizés s’accrochent dans les montagnes, déversant des torrents de pluie du côté nord-est et ne réservant que quelques gouttes pour l’autre versant.
Il ne sera pas possible d’intégralement restituer la nature primordiale d’Hawaï, « capitale mondiale des extinctions »
La forêt sèche, qui s’épanouissait autrefois dans les zones arides, en aval des vents, vivote à peine aujourd’hui. Ce n’est pas la flore exotique qui l’a délogée, mais plutôt les vaches et les chèvres, qui, dans les ranchs ou en cavale, broutent goulûment depuis deux siècles, laissant des prairies dans leur sillage.
Sur l’île de Maui, des enclos abritent une réincarnation de cette forêt sèche presque perdue. « Pour un écologiste comme moi, marcher là-bas, c’est entendre le cœur de la forêt qui bat à nouveau », dit avec exaltation Arthur Medeiros, l’instigateur du projet de restauration de la forêt d’Auwahi, lancé en 1997 sur le flanc sud-ouest du volcan Haleakalā. Les clôtures protègent les jeunes plants indigènes que ce passionné met en terre depuis près de 30 ans avec l’aide cumulée de milliers de bénévoles. Un nouvel enclos est voué au mehamehame, l’un des arbres les plus rares dans le monde (moins de 100 spécimens), dont deux individus survivaient là, dans le sol rocailleux.
La flore réfugiée dans les trois enclos principaux commence à savoir se défendre elle-même contre les herbes invasives qui pullulent autour. En outre, des études réalisées sur les parcelles d’Auwahi ont montré que l’eau de pluie pénètre plus rapidement et plus profondément dans le sol de la forêt restaurée que dans celui des pâturages des environs. Cela évite l’évaporation et recharge l’aquifère.
Vu l’envergure des prairies d’herbes envahissantes à Hawaï, jamais elles ne pourront toutes connaître une telle transformation, reconnaît Arthur Medeiros. « Sachant cela, il faut trouver une manière de créer des forêts aux bénéfices semblables à ceux des forêts du passé, mais mieux adaptées aux stress du présent. » Le réchauffement exerce une pression énorme. Pour la première fois l’an dernier, la majorité des plants nouvellement mis en terre à Auwahi sont morts, terrassés par la sécheresse qui a contribué aux feux catastrophiques de l’été 2023.
Quel destin attend cet écosystème restauré ? Petit à petit, pourra-t-il conquérir les prairies environnantes ? Arthur Medeiros se garde de répondre à la question. Sa contribution, c’est de sauver les meubles. Cela étant, le sexagénaire rêve de voir la nouvelle génération d’écologistes créer des havres de nature indigène dans toutes les régions d’Hawaï, en sensibilisant du même coup chacune des communautés locales.

En contrebas des champs de taro de He‘eia, une équipe restaure un petit milieu humide avec des espèces indigènes. Les bâches empêchent la reprise des espèces envahissantes. Photo: Alexis Riopel
Une chaîne de montagnes sépare les gratte-ciel de Waikīkī d’une tranquille baie, sur la côte nord d’O‘ahu. Durant des siècles, des champs inondés, des bosquets d’agroforesterie et des bassins d’aquaculture se sont blottis ici, dans cette plaine humide. Ensuite convertie à l’agriculture occidentale, puis abandonnée en friche, cette vaste étendue fut envahie par la végétation étrangère. Voilà maintenant que des groupes hawaïens s’affairent à restaurer le jardin nourricier de leurs ancêtres.
La restauration obéit ici au modèle de l’ahupua‘a — une division ancienne du territoire hawaïen, dont les contours correspondent environ aux bassins versants, de la montagne à la mer. Dans chacun des ahupua‘a, on trouvait l’essentiel des ressources pour s’épanouir : de l’eau douce, du bois, des plumes, du poisson, des plantes médicinales, etc. Les hauts sommets étaient kapu (sacrés et interdits), regorgeant de vie sauvage, tandis que le bas des vallées avait une vocation agricole et résidentielle.
Ce matin, de jeunes enfants sont venus apprendre à récolter le taro, un tubercule dont on fait une purée (le poi). Ils s’amusent dans la boue où se déploient de grandes feuilles en forme de cœur. Une petite fille vacille, manquant de tomber à plat ventre dans la vase. Juste à côté picorent des oiseaux noir et blanc, au bec très pointu — des échasses hawaïennes, menacées.
« Le concept de l’ahupua‘a consiste à reconnecter les gens avec la nature, à reconnaître que nous en faisons pleinement partie », explique l’écologiste bioculturel Kawika Winter, directeur de l’organisme de recherche consacré au bassin versant (« He‘eia National Estuarine Research Reserve »). Cette approche de restauration met les humains, et non la flore ancienne, au cœur du projet. « Toute ma vie, je me suis battu contre l’idée de restaurer une nature immaculée », affirme l’homme de 47 ans.
Kawika Winter ne pense pas qu’il faille abandonner les espèces indigènes à leur sort, mais il ne veut pas pour autant effacer l’empreinte humaine de la nature hawaïenne. Éliminer les plantes introduites lors du peuplement polynésien est une hérésie, selon lui.
De même, tenter d’éradiquer le porc sauvage, une espèce non « originelle », en installant des clôtures partout, c’est manquer de respect aux chasseurs hawaïens qui le traquent dans les forêts, ajoute-t-il. « Restaurer ne signifie pas recréer le passé. Il s’agit de rétablir des forêts saines et productives. »
De 2005 à 2018, cet intellectuel engagé était directeur du Jardin et de la réserve Limahuli, sur l’île de Kaua‘i. Des efforts de restauration forestière étaient aussi déployés dans cette vallée reculée. Les écologistes ont établi là-bas des parcelles pré-polynésiennes, des parcelles pré-européennes et des parcelles hybrides. En 2018, une étude menée par Kawika Winter et ses collègues est arrivée à la conclusion que la restauration hybride (qui intègre les plantes des pirogues, mais aussi certaines introductions modernes, comme le cacaoyer et l’oranger) maximise les bénéfices écologiques, hydrologiques et culturels de la forêt, à un coût modéré.
D’un bout à l’autre de l’archipel hawaïen, la restauration de la biodiversité bat son plein, et les approches s’entrechoquent. Quel équilibre trouver entre l’idéalisme et le pragmatisme ? Après sa journée de travail avec l’OANRP dans les monts Wai‘anae, le technicien Kahele Kim confie ses espoirs. « À long terme, il faudrait que les forêts que nous restaurons deviennent autosuffisantes », soutient-il. Cela paraît pour l’instant un rêve lointain, mais si l’afflux d’espèces exotiques cesse et que des antagonistes naturels en viennent à contrôler les envahisseurs, une forêt hybride et autosuffisante pourrait se révéler à la portée des écologistes. « D’ici là, si on arrête de s’impliquer, cela signera l’arrêt de mort de la forêt endémique d’Hawaï », constate Kahele Kim. Reste donc à tenir le coup.