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04 décembre 2024
Temps de lecture : 4 minutes

Entrevue : La santé, grande négligée de la lutte contre les changements climatiques

Illustration: Valaska

Pollution, vagues de chaleur, météo extrême : tous ces phénomènes nous affectent, et il est temps de s’en préoccuper ! Car la santé humaine est indissociable de celle de la planète.

Juin 2023. Des feux de forêt ravagent le nord du Québec, et leur épaisse fumée atteint les régions plus peuplées au sud. Les agences de santé publique lancent des alertes. La fumée augmente le risque de crises d’asthme, d’insuffisance respiratoire et de troubles cardiovasculaires.

Or, cette menace est exacerbée par les changements climatiques. Ceux-ci feront augmenter le nombre de feux, ainsi que celui d’autres dangers pour notre santé, comme les vagues de chaleur et les maladies importées par des animaux migrant vers le nord. Il est grand temps de s’y préparer. Et pourtant…

Décembre 2023. Québec annonce la composition de son Comité d’adaptation aux changements climatiques : onze spécialistes de différents milieux, mais personne du monde de la santé !

Ce manque de discernement désole Claudel Pétrin-Desrosiers, médecin de famille et présidente de l’Association québécoise des médecins pour l’environnement (AQME). « Heureusement, une spécialiste en santé publique a été recrutée par la suite, lance la détentrice d’une maîtrise en environnement et développement durable. Mais ça en dit long sur notre vision en silo de la santé et de l’environnement. De même, sur les 50 mesures du plan de réforme de notre système de santé, piloté par le ministre Christian Dubé, aucune ne mentionne les changements climatiques et l’environnement. »

Pour Claudel Pétrin-Desrosiers, santé et environnement sont indissociables. Plus vite on le reconnaîtra et plus vite on agira, et mieux notre santé et l’environnement s’en porteront. Ainsi que notre système de santé lui-même !

***

Québec Science Comment vous êtes-vous intéressée à la santé environnementale ?

Claudel Pétrin-Desrosiers En 2011, pendant mes études en médecine, un collègue m’a fait lire un rapport publié en 2009 dans la prestigieuse revue The Lancet. En résumé, ses signataires y déclaraient : « Les changements climatiques sont la principale menace à la santé mondiale du 21e siècle. » On y citait, entre autres, les effets sur l’accès à l’eau potable, la production alimentaire, le logement, les migrations humaines, les maladies et les événements météo extrêmes. On y soulignait aussi comment tout cela allait affecter de façon disproportionnée les régions les plus défavorisées du globe.

C’était le premier rapport d’envergure sur ce sujet. Il était pourtant passé quasiment inaperçu dans les médias. Pour moi, qui m’intéressais déjà aux questions de santé internationale et de droits de la personne, cette lecture a complètement changé ma vision des choses. Pourquoi n’avais-je jamais entendu parler du lien entre santé et environnement ? Il est devenu clair que je ne pouvais pas exercer la médecine en ignorant ces questions.

Puis, en 2014, peu après la publication du rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, les auteurs du chapitre sur la santé mondiale ont publié les éléments à retenir dans The Lancet. Ils y confirmaient les conclusions de l’article que j’avais lu en 2011, tout en affirmant que la lutte contre les changements climatiques représentait la meilleure façon d’améliorer la santé partout dans le monde et de réduire les inégalités sociales en santé. La santé, ça touche tout le monde de près. C’est donc potentiellement le sujet le plus rassembleur auprès de la population et des gouvernements pour les motiver à agir. Plus que la simple défense de l’environnement !

QS Notre système de santé peut-il faire face à une augmentation de l’affluence provoquée par les changements climatiques ?

CPD Plusieurs collègues, notamment à l’AQME, craignent que le système de santé ne puisse prendre tout le monde en charge convenablement si des événements extrêmes se succèdent rapidement, s’additionnent ou durent longtemps. Lorsqu’un dôme de chaleur s’est installé pendant une semaine sur Vancouver à l’été 2021, les urgences et le transport ambulancier ont été débordés. On a compté plus de 600 décès en excès par rapport à la normale.

Mais ce n’est pas qu’une question de nombre de patients. Les changements climatiques affectent directement le système de santé. Ainsi, pendant les feux de l’été 2023, lorsque les flammes se sont approchées de Sept-Îles, il a fallu fermer partiellement l’hôpital. De nombreux traitements et interventions ont été reportés. Et il a fallu déplacer des patients vers les grands centres, comme Montréal ou Québec. Des personnes, parfois fragiles, avec des troubles cognitifs, se sont retrouvées seules, à des centaines de kilomètres de chez elles. C’est le genre de situations qui provoquent de dangereuses crises de délirium [soit une atteinte des fonctions cognitives et des troubles du comportement].

À Ottawa, en juin, le bloc opératoire d’au moins un hôpital, le Carleton Place & District Memorial Hospital, a dû fermer, parce que son système d’alimentation en air était envahi par la fumée.

QS Et la santé mentale ?

CPD On la néglige ! Selon une étude québécoise de 2021, en cas d’inondation de logements, après des pluies torrentielles, par exemple, près d’une personne sur deux souffre d’anxiété, de dépression, de troubles du sommeil ou de stress post-traumatique. C’est la même chose pour les gens dont la maison brûle lors d’un feu de forêt. Lors de ce genre d’événements extrêmes, il faut être capable de déployer rapidement des équipes en santé mentale sur le terrain, parfois en région éloignée.

De plus, on sent chez beaucoup de jeunes une inquiétude face à l’avenir. Pas nécessairement assez forte pour mener à un diagnostic, mais suffisamment élevée pour craindre une forme de désengagement envers le futur, le travail, la société. On entend parler d’écoanxiété, je préfère dire « écoémotions », qui est plus large. Ça inclut, par exemple, l’incompréhension des jeunes face à l’inaction des gouvernements.

QS La profession médicale réalise-t-elle l’importance des changements climatiques et de l’environnement sur la santé ?

CPD Ça commence ! En 2020, sur 2817 facultés de médecine de 112 pays, seulement 15 % abordaient les changements climatiques. Et souvent à la demande des étudiants ! [Au Canada, en 2020, 86 % des étudiants et étudiantes en médecine souhaitaient que la santé environnementale soit incluse dans leur formation.] Depuis l’automne 2024, le nouveau cursus de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, où j’enseigne, aborde la santé environnementale dans un cours d’introduction, puis à travers l’ensemble du cursus.

Le problème, c’était que les profs hésitaient à enseigner un sujet qu’ils maîtrisaient mal. On a donc monté une série de dix webinaires à leur intention. On y aborde les concepts de base, puis les effets des changements climatiques sur, par exemple, le cœur, les poumons, la santé mentale et les allergies. Le dernier webinaire porte sur la responsabilité du personnel de la santé pour réduire l’empreinte environnementale du réseau. Et aussi à agir comme des agents de changement dans le milieu. On aborde également ce dernier sujet avec les élèves.

QS Est-ce que la lutte contre les changements climatiques peut se faire dans un cabinet de médecin ?

CPD Certains estiment que le rôle du médecin se limite à ce qu’il ou elle fait dans son cabinet. Que le militantisme, c’est pour d’autres. Sauf que, selon le chapitre 3 de notre code de déontologie, nous avons le devoir de nous préoccuper des besoins de santé des gens sur le plan individuel et collectif. Or, il est clair que les changements climatiques représentent une menace à la santé individuelle et collective. Pour moi, c’est impossible d’exercer mon métier sans avoir une préoccupation environnementale.

Les médecins jouissent d’une grande crédibilité auprès de la population, des médias, des gouvernements. J’estime que je dois me servir de la mienne pour intervenir publiquement [par exemple, pour réclamer des mesures contre la pollution atmosphérique]. Mais au bout du compte, c’est une question de conscience et un choix personnel.

QS Pouvez-vous décrire des situations où les questions de santé et d’environnement rejoignent celles de la société ?

CPD Dans les quartiers urbains plus aisés, on retrouve plus d’espaces verts que dans les secteurs plus défavorisés. Or, cette verdure rafraîchit l’air et constitue un très bon moyen de contrer les îlots de chaleur. La végétation filtre aussi une partie de la pollution. Et les milieux naturels font de très bonnes éponges pour absorber l’eau lors des pluies extrêmes.

De plus, les bienfaits de la nature sur la santé mentale et sur la santé en général sont démontrés. Vingt minutes en plein air, même sans bouger, ça diminue la pression artérielle et le taux salivaire de cortisol, l’hormone du stress. Le nombre d’études sur les bienfaits de la nature pour la santé a explosé au cours des dernières années. Je trouve que certaines sont plus solides que les études sur d’autres traitements qu’on prescrit régulièrement.

QS Êtes-vous optimiste ?

CPD Oui ! Parce que la santé touche et motive tout le monde, comme je le disais plus tôt. Et aussi parce que chaque geste posé pour lutter contre les changements climatiques ou pour s’y adapter aura des effets positifs tangibles sur notre santé. Ce n’est bien sûr pas une excuse pour traîner, car plus on attend, plus ce sera difficile ou cher d’agir. Mais je n’adhère pas au discours catastrophiste du « minuit moins une ». Il ne sera jamais trop tard pour sauver des vies ou améliorer la qualité de vie des gens en préservant l’environnement.

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