Phtoo: Michael Runkel/Alamy stock photo
Le territoire de Tuvalu, en Océanie, sera inhabitable dans quelques décennies en raison de l’élévation du niveau des océans. Face à cette projection alarmante, le pays mène un combat digne de David contre Goliath.
Les yeux de Teuleala Manuella se remplissent d’eau dès qu’on évoque l’éventuelle disparition de son pays. « Je me mets toujours à pleurer, dit en s’excusant la femme aux courts cheveux couleur aubergine, à la robe orangée et au sourire bienveillant. Je suis mère d’une adolescente. Je pense toujours à elle… Je me demande comment je vais pouvoir lui garantir un meilleur avenir. C’est effrayant de savoir ce qui attend notre pays. »
La petite nation insulaire de Tuvalu, située à mi-chemin entre Hawaï et l’Australie, pourrait en effet être submergée en totalité ou en quasi-totalité dès 2060 en raison de la hausse du niveau des océans, selon le sixième rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), publié en 2022.
Tuvalu est au quatrième rang des plus petits pays au monde et un des plus isolés de la planète. Le seul moyen d’accéder à cet archipel de récifs coralliens formé de neuf atolls est par un vol de 2 h 30 depuis les îles Fidji. À l’atterrissage, aucune terre en vue. Jusqu’à la dernière seconde avant de toucher le sol, on n’a dans notre champ de vision que les vagues de l’océan Pacifique du côté droit et l’eau turquoise du lagon du côté gauche. À l’extérieur, tout le monde s’arrête pour regarder l’avion atterrir. Les enfants font des signes de la main et les curieux se massent devant l’aéroport pour voir qui en sortira.
Bienvenue à Funafuti, capitale et principal atoll de ce pays de 11 000 habitants. L’aéroport se situe sur l’île de Fongafale, où vit plus de la moitié de la population de Tuvalu. Ici, pas d’adresses postales ! On s’oriente en se fiant aux signes distinctifs du décor. Côté météo, la chaleur est accablante et l’humidité pesante en permanence. Découpant le territoire en deux, la piste d’aéroport est le principal repère de l’île. Lorsque l’avion de Fiji Airways qui fait la navette quatre fois par semaine n’y est pas posé, les enfants jouent au volleyball ou au soccer entourés des nombreux chiens errants et de personnes à motocyclette, le moyen de transport prisé de la population tuvaluane.
Une vingtaine de minutes suffisent pour parcourir les 12 kilomètres de Fongafale du nord au sud. Avec sa bande de terre étroite – 400 m de largeur au maximum – et son élévation faible, le pays est particulièrement vulnérable à la montée des eaux. Lors d’une promenade en motocyclette au sud de l’île en compagnie d’un local, celui-ci nous apprend après une très légère dénivellation que nous venons de franchir le point le plus élevé, à 4,6 mètres au-dessus du niveau de la mer.
En raison du réchauffement climatique, le niveau des océans a augmenté de 9,4 cm en moyenne à l’échelle mondiale au cours des 30 dernières années. Cette hausse n’est pas homogène (en raison de la topographie et des courants notamment) ; elle est particulièrement marquée dans le Pacifique Sud, où elle atteint 15 cm, d’après un rapport de l’Organisation météorologique mondiale publié à l’été 2024. Si cette élévation se poursuit, ce sombre scénario attend d’autres îles habitées de basse altitude, comme les Maldives, Kiribati, Nauru et les îles Marshall.
L’injustice est flagrante : Tuvalu contribue à peine aux émissions de gaz à effet de serre (GES) planétaires, mais se trouve sur la ligne de front de la crise climatique. L’empreinte carbone annuelle par personne y est de 0,6 tonne, contre 13,6 au Canada, selon des données de 2020 de la Banque mondiale. « Nous sommes victimes des actes du reste de la planète, souligne en entrevue le premier ministre du pays, Feleti Teo, en poste depuis février 2024. Au Canada, votre vaste territoire vous permettra à l’avenir de relocaliser les populations vulnérables qui vivent sur les côtes. Ici, si les eaux continuent de monter, nous n’avons nulle part où aller. »
Dans ce contexte, pas étonnant que la lutte contre les changements climatiques soit omniprésente dans les discussions à Tuvalu. Le premier ministre, Feleti Teo, y a notamment consacré un long passage de son discours à la nation, le 1er octobre dernier, à l’occasion des célébrations du 46e anniversaire de l’indépendance de cette ancienne colonie britannique. En fait, la crise climatique a été évoquée dans chaque allocution publique à laquelle Québec Science a assisté. Même le prêtre y a fait allusion dans son sermon à la messe du dimanche !
Feleti Teo souhaite mettre davantage en lumière la question de l’élévation du niveau des océans. « C’est la mission que je me suis donnée, dit-il, installé à l’ombre dans la cour de sa résidence avec vue sur le lagon. Les scientifiques me disent que, dans deux décennies, plus de 50 % de l’endroit où nous nous trouvons actuellement sera régulièrement inondé par les marées. Et 50 ans plus tard, en 2100, ce sera plus de 90 %. Nous ne pourrions pas avoir cette conversation ici. »
Le pays martèle sans relâche ce cri du cœur sur la scène internationale, notamment dans les Conférences des Nations unies sur les changements climatiques (COP). Trois jours avant notre entretien, Feleti Teo rentrait de la 79e Assemblée générale des Nations unies, qui s’est tenue à la fin de septembre 2024. « On m’a donné le rare privilège de prononcer le discours d’ouverture de la première réunion plénière de haut niveau de l’Assemblée sur la hausse du niveau des océans », s’est réjoui le premier ministre. Deux mois plus tard, à la COP29, il réitérera son message d’urgence.
En 2021, lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères de Tuvalu, Simon Kofe a marqué les esprits dans le cadre de la COP26 en prononçant un discours les pieds dans l’eau, illustrant avec un fort symbolisme le destin tragique de son pays. Trois ans plus tard, le principal intéressé, toujours au gouvernement, revient sur l’effet de ce coup d’éclat. « Ça a clairement attiré l’attention sur notre situation. Plusieurs personnes n’avaient jamais entendu parler de ce qu’on vit sur le plan climatique ou ne connaissaient tout simplement pas Tuvalu. Mais est-ce que cette sensibilisation s’est transformée en action concrète ? Je n’en suis pas trop sûr ! » dit-il en laissant échapper un rire amer.
Malgré l’urgence de la situation climatique pour les petites nations insulaires, celles-ci font rarement les manchettes. Entre les conflits armés et les crises politiques et humanitaires qui bouleversent le monde, c’est un véritable défi pour Tuvalu de faire entendre sa voix.
- Immense drague à l’œuvre dans le cadre du projet TCAP
- Simon Kofe dans son bureau.
- Feleti Teo, premier ministre de Tuvalu.
- Sur l’atoll de Nanumaga, on élargit le territoire pour tenir l’eau à distance.
Photos: Marie-Lise Rousseau – Tuvalu Coastal Adaptation Project
À l’échelle locale, le pays a mis sur pied un projet d’adaptation du territoire nommé Tuvalu Coastal Adaptation Project (TCAP) visant à mieux protéger ses côtes des dégâts causés par les intempéries, ainsi qu’à limiter l’impact de l’élévation du niveau de la mer. La première phase de cette initiative gérée par le Programme des Nations unies pour le développement, financée par le Fonds vert pour le climat, s’est déployée sur trois îles et a été parachevée en 2024.
Dans la partie centrale de l’île principale de Fongafale, une zone de remblai de 780 mètres de long sur 100 mètres de large s’élevant à 3,5 mètres au-dessus du niveau de la mer a été construite face au lagon. Lors de notre passage, ce nouveau territoire était recouvert de conteneurs et était principalement fréquenté pour la baignade. Il devrait être aménagé dans la prochaine année.
À Nanumea, l’atoll le plus au nord de Tuvalu, la côte ouest a été renforcée par un rempart de 1,3 km de long ainsi que par sept barrières en béton posées en mer en plus d’un mur de soutènement face à l’église. « Il s’agit de notre plus gros projet. Cette église, qui a une grande importance pour la population locale, a été endommagée à plusieurs reprises par des cyclones, car elle est du côté de l’océan », explique le coordonnateur de projet du TCAP, Jehangir Khan, un Canadien expert en gestion des risques de catastrophes et en adaptation au changement climatique en poste à Tuvalu depuis le printemps dernier.
Enfin, sur l’île de Nanumaga, une barrière de 665 mètres composée de sacs de géotextiles a été aménagée sur la côte ouest afin de réduire l’impact des vagues lors des tempêtes.
Le TCAP semble créer l’unanimité à Tuvalu. « Ça aide réellement, affirme le directeur de l’ONG environnementale Tuvalu Climate Action Network (TuCAN), Richard Gokrun. Je peux en témoigner personnellement, car j’habite tout près de la nouvelle terre ici, à Funafuti. Avant, lorsqu’il y avait un cyclone, l’endroit était balayé par des vents violents, ce qui créait beaucoup d’érosion et parfois des inondations. Depuis l’aménagement, on a une barrière de sécurité pour nos maisons. » Selon lui, ce projet représente « la seule façon pour que notre peuple puisse vivre longtemps et en paix chez lui ».
Une série de cartes interactives développées par l’équipe du TCAP en partenariat avec la Communauté du Pacifique lui donne raison. On peut y visualiser l’évolution du territoire de Tuvalu jusqu’en 2100. Devant ses écrans d’ordinateur, le gestionnaire du Tuvalu Coastal Adaptation Project, Alan Resture, nous montre différents scénarios. « En zoomant sur Funafuti, on voit qu’en 2100, selon les projections actuelles, il ne restera que le terrain adjacent à la parcelle de terre que nous avons aménagée ; pratiquement tout le reste sera inondé », indique-t-il.
Cette visualisation marque l’imaginaire. « C’est un outil très puissant, nous l’avons d’ailleurs présenté à la COP28 en 2023. L’idée n’est pas que le monde ait pitié de Tuvalu, explique-t-il, même si c’est tellement émotif pour nous. »
Fort du succès de sa première phase, Tuvalu a lancé une deuxième étape du TCAP l’automne dernier avec le soutien financier de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. La drague venait d’arriver dans le lagon de Funafuti lors de notre séjour. Cette phase permettra à terme d’ajouter 8 hectares de nouvelles terres surélevées au sud de Fongafale, ce qui protégera 800 mètres de côtes. « On prévoit terminer la phase 2 en août 2025. Puis, on espère obtenir les fonds pour une phase 3, qui couvrirait la zone portuaire au nord de l’île », précise Jehangir Khan.
Le financement est le nerf de la guerre à Tuvalu, nation dont le PIB est seulement de 7222 $ par habitant – en comparaison, il est de 58 100 $ au Canada. L’État dépend de ses partenaires étrangers et des instances internationales pour subvenir à ses besoins de base. « En tant que premier ministre, je m’engage auprès de mon peuple à poursuivre les prochaines phases du TCAP, promet Feleti Teo. Sur toutes les tribunes, je demande au reste du monde : “Donnez-nous les ressources qui nous permettront de nous défendre face à la crise climatique”. »
Certaines critiques estiment toutefois que cette initiative n’agira que comme un pansement sur un problème beaucoup plus vaste. « Ce projet nous aide, mais je ne crois pas qu’il nous servira à long terme si les émissions de gaz à effet de serre mondiales continuent d’augmenter », estime Teuleala Manuella, qui gère la section locale de l’ONG Live & Learn.
Le bureau du directeur du Service de météorologie de Tuvalu, Tauala Katea, est jonché de boîtes en carton. Lors de notre visite, il s’apprête avec son équipe à emménager dans des locaux flambant neufs plus spacieux situés à un jet de pierre de son ancien emplacement, en face de la piste d’aéroport, en plein cœur de Fongafale.
Si l’avenir du pays suscite l’inquiétude, la population doit composer avec les conséquences des changements climatiques depuis plusieurs années déjà. « Personnellement, j’ai commencé à observer le phénomène lors d’une sécheresse sévère en 1999, se souvient le scientifique. Ça a complètement bouleversé notre quotidien. On ne pouvait plus prendre de douche ni se brosser les dents. »
Cette nation d’îles coralliennes dépend entièrement des précipitations pour subvenir à ses besoins de base, mais la montée du niveau des océans a dépourvu Tuvalu de ses anciennes réserves d’eau souterraine, l’eau salée s’y étant infiltrée. C’est ce qui explique la présence d’immenses réservoirs vert olive rattachés à la gouttière de chaque maison. On fait bouillir cette eau, et elle est ensuite utilisée pour la consommation courante. « Grâce à nos prévisions climatiques, nous sommes en mesure de prévoir les sécheresses trois mois d’avance », explique le météorologue, précisant que personne ne se plaint de la pluie chez lui.
Faute d’irrigation, la nation a fait une croix sur la culture de certains aliments traditionnels, comme le taro et le pulaka, des légumes racines. Le pays dépend entièrement des importations pour se nourrir. Le choix d’aliments sains en épicerie est très limité et souvent onéreux, ce qui entraîne des problèmes de santé chez la population, notamment des maladies du cœur, qui touchent de plus en plus les jeunes adultes. À Tuvalu, l’espérance de vie est de 69 ans, soit 15 ans de moins qu’au Canada.
Paradoxalement, si la mer est une menace, « la pluie est une bénédiction », nous dit spontanément notre voisine de table, Temuksa Hauma, lorsqu’une averse diluvienne interrompt momentanément les célébrations de la fête de l’Indépendance. « Dernièrement, nous avons reçu de fortes quantités de pluie. Pourtant, c’est la saison sèche. Depuis quelques années, tout est déréglé », ajoute la sexagénaire.
Quelques jours plus tôt, une de ces fréquentes averses inopinées nous a surprises lors d’une promenade en motocyclette dans le secteur nord de l’île en compagnie d’Angelina Anderson, une employée de la Banque de développement de Tuvalu. Alors que nous trouvons refuge sous le toit d’une église, la mère de famille s’indigne que la gouttière soit cassée, ce qui laisse s’échapper d’importantes quantités d’eau à nos pieds. « On ne peut pas se permettre de gaspiller », lance-t-elle, le regard désapprobateur.
Elle parle en connaissance de cause : elle a vécu la grande sécheresse de 2011 alors qu’une de ses filles était bébé. « C’était vraiment terrible. Pour économiser l’eau, les adultes ne prenaient plus de douche, on allait se laver dans le lagon salé. Certaines personnes ont développé des problèmes de peau ainsi. »
Lors des sécheresses, le gouvernement distribue des rations d’eau d’urgence à la population. « Chaque maison a droit à six seaux le matin et six seaux le soir, ce qui est peu, étant donné que nous vivons dans des familles nombreuses, poursuit-elle. Nous avons donc priorisé les enfants : nous donnions le bain au bébé, puis les autres enfants se lavaient avec cette même eau, qu’on utilisait ensuite pour tirer la chasse d’eau. Ça a été comme ça pendant des mois jusqu’à ce que l’armée néo-zélandaise arrive en renfort. »
- Chaque maison possède ses réservoirs d’eau.
- Angelina Anderson
- Tauala Katea, directeur du Service de météorologie de Tuvalu.
Photos: Marie-Lise Rousseau
Pour l’instant, la majorité des gens ne sont pas prêts à quitter leur territoire, et sa culture particulièrement riche et vibrante. Par son isolement, l’archipel a un mode de vie très ancré dans ses traditions. Chacune des neuf îles a même ses propres codes culturels. Dans le cadre de la fête nationale, de nombreuses célébrations ont mis en avant le talent des locaux pour le chant choral, la danse et la cuisine.
« Bientôt, les citoyens de Tuvalu deviendront tous des réfugiés climatiques. C’est dangereux, car, une fois qu’on aura quitté l’archipel, c’est toute notre culture, nos traditions et même notre langue qui seront en péril. Ça menace notre identité », déplore Temuksa Hauma. C’est justement pour préserver ce patrimoine culturel que le ministre Simon Kofe, maintenant responsable des Communications et de l’Innovation, a mis sur pied le Future Now Project, une initiative visant à préserver numériquement l’identité culturelle, historique et géographique du pays.
Ce projet ne fait toutefois pas l’unanimité. « En créant cette “nation numérique”, c’est comme si on avait déjà baissé les bras, se désole le militant climatique Richard Gokrun. Rien ne peut remplacer le contact physique avec un lieu, cette connexion avec notre environnement, notre peuple et ses traditions. L’essence de notre culture ne peut pas se numériser, elle est intangible. »
En 2023, Tuvalu a signé un traité avec l’Australie, qui permettra dans les prochaines années aux résidents et résidentes de l’archipel d’y emménager en ayant la double citoyenneté. Cette entente rassure énormément Teuleala Manuella. « Je peux enfin dormir depuis qu’on a signé ce traité, car, au moins, ma fille n’aura pas à immigrer illégalement ; elle pourra le faire dans la dignité, dit-elle, la voix empreinte d’émotion. Nous nous battrons jusqu’à la fin, mais tout joue contre nous. »
Pragmatique, le météorologue Tauala Katea rappelle que son rôle à titre de scientifique est d’informer la population avec les données les plus justes et le plus explicitement possible afin de lui permettre de prendre une décision éclairée quand viendra le temps de faire le choix déchirant de partir ou de rester.
Il exprime toutefois une pointe de désillusion en évoquant l’inaction des plus grands pollueurs. « Si nous parvenons à convaincre les grandes nations de réduire leurs émissions de GES maintenant, nous pourrons rester plus longtemps à Tuvalu et dans les autres petits États insulaires semblables au nôtre. Mais ces pays sont plus préoccupés par leur croissance économique que par leur empreinte environnementale. »
Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse du Fonds québécois en journalisme international.






