Image: Shutterstock
Notre chroniqueuse a soigné bien des patients victimes des ravages de l’alcool. Selon elle, il est urgent d’encourager une consommation à faible risque.
On n’oublie jamais son premier « mort ». Première semaine de mon premier stage à l’hôpital. Un père de famille dans la jeune quarantaine, d’origine indienne, entrepreneur en électronique. Il en était à sa cinquième hospitalisation en un an pour la même raison : hépatite alcoolique. Chaque fois, on lui donnait son congé en lui disant que l’alcool finirait par le tuer s’il n’y renonçait pas. Ce qui devait arriver arriva. Après une période d’abstinence, il a recommencé à boire. Il est revenu à l’hôpital et n’en est jamais ressorti.
Le soir venu, j’ai eu besoin de décompresser. Je suis allée chez une amie, qui a débouché un sauvignon blanc pour l’occasion. En sirotant mon vin, l’idée que l’alcool − substance omniprésente et banalisée − n’était peut-être pas si inoffensif m’a frappée de plein fouet. Contradiction, vous dites ?
Cette pensée m’a ensuite accompagnée dans mes premières années de résidence au Centre hospitalier de l’Université de Montréal, le plus grand centre de greffe hépatique de la province. Prendre soin de patients victimes des ravages de l’alcool constituait alors l’essentiel de mes journées et de mes nuits…
Bien que j’aie certainement eu un biais d’observation, mon impression n’était pas complètement erronée. Une publication du Lancet a révélé que l’alcool trône au sommet du palmarès des drogues les plus néfastes pour soi, comme pour son entourage, bien avant le tabac et le cannabis. De son côté, l’Institut national de santé publique du Québec recense environ 200 problèmes sociaux et de santé liés à l’alcool, ce qui en fait un enjeu de santé publique de premier ordre. Pancréatite, cancer de l’œsophage, épilepsie, arythmie, dépression, alouette : les maladies associées à la consommation d’alcool vont bien au-delà de la cirrhose du foie.
Mais pourquoi boit-on ? Avant la pandémie, la littérature scientifique dénombrait quatre motifs : vivre des émotions positives, faire face à l’adversité, faciliter les rapports sociaux et le conformisme social. L’année 2020 a chamboulé nos relations interpersonnelles et professionnelles, donc de facto notre consommation d’alcool. Si, initialement, celle-ci a diminué parce que beaucoup de gens avaient moins d’occasions de trinquer, elle aurait depuis augmenté, au même rythme que les troubles de santé mentale. Tendance inquiétante s’il en est…
Il est dans ce cas urgent de réduire ses méfaits et d’encourager une consommation à faible risque. Au Québec, il s’agit de 2 verres d’alcool par jour et de 10 par semaine maximum pour les femmes, et de 3 verres par jour et de15 par semaine maximum pour les hommes. Mais pour des individus de moins de 25 ans ou de plus de 65 ans, de tels nombres demeurent trop élevés ; ils devraient être diminués de moitié ! Les patients âgés plus fragiles devraient même se limiter à une consommation par semaine ou s’en abstenir complètement. Et il ne faudrait jamais boire tous les jours. Cela étant dit, mettre en œuvre ces recommandations ne met pas complètement à l’abri des problèmes de santé évoqués plus haut. Fin de la leçon !
Le temps est à l’introspection. Avez-vous déjà essayé de réduire votre consommation d’alcool sans succès ? Votre entourage est-il incommodé par celle-ci ? Vous êtes-vous déjà senti coupable de boire ? Pensez-vous à l’alcool dès le réveil ? Répondre oui à deux ou plus de ces questions indique une haute probabilité de dépendance à la substance. Aller chercher de l’aide est nécessaire.
En définitive, il ne s’agit pas de vous encourager à mettre un cadenas sur votre cellier ou à vous débarrasser de vos spiritueux dans l’évier, mais plutôt de vous inciter à trouver quelles sont les raisons qui vous motivent vraiment à boire de l’alcool, si la socialisation n’est plus un catalyseur. À défaut de vider la bouteille, videz plutôt la question !