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13 septembre 2021
Temps de lecture : 2 minutes

La médecine, une affaire de statistiques

Image: Unsplash

Deux patients au profil similaire obtiendront-ils le même avis de leur médecin? Pas nécessairement. Il faut comprendre que la médecine, qui n’est pas une science fondamentale à l’instar de la chimie ou de la physique, se fonde sur les statistiques et le calcul de probabilités, nous rappelle notre chroniqueuse.

Laissez-moi vous raconter une petite fable médicale. Imaginons deux hommes de 75 ans, non fumeurs, souffrant d’hypertension traitée. Les deux prennent de l’aspirine à raison de 80 mg par jour : le premier le fait de son propre chef, à titre préventif ; le second, sur recommandation de son médecin parce qu’il a fait un infarctus il y a 10 ans. Mais ils ont lu sur le Web que ce médicament est associé à des saignements gastro-intestinaux et cérébraux. Ils me posent donc cette même question : « Docteure, j’aimerais arrêter l’aspirine. Qu’en pensez-vous ? »

Au premier, je réponds, avec un grand sourire : « C’est super que vous vous souciiez ainsi de votre santé ! J’allais vous proposer la même chose ! » Au second, je dis plutôt en fronçant les sourcils : « Ça demeure votre décision, mais je pense que vous devriez continuer à la prendre ! »

Ne vous méprenez pas, comme gériatre, je suis en croisade perpétuelle contre la polypharmacie − le fait de prendre plus de cinq médicaments. J’essaie toujours de réduire la pharmacopée de mes patients pour diminuer ses effets indésirables et améliorer leur qualité de vie. Alors pourquoi deux poids, deux mesures pour mes deux patients ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord comprendre que la médecine, qui n’est pas une science fondamentale à l’instar de la chimie ou de la physique, se fonde sur les statistiques et le calcul de probabilités. L’épidémiologie − qui se définit comme « l’étude de la fréquence et de la répartition d’états ou d’évènements relatifs à la santé de populations […] et l’application de ce savoir pour contrôler les problèmes de santé » − sous-tend la majorité, sinon la totalité des décisions prises par les médecins au quotidien.

Pour recommander un traitement ou même un vaccin, il faut se baser sur des études épidémiologiques qui démontrent son efficacité et sa sécurité. Le clinicien chevronné cherchera des preuves provenant d’essais randomisés contrôlés, des études expérimentales dans lesquelles on administre ledit médicament à un groupe de patients et un placébo à un autre groupe similaire. La différence d’évènements positifs et négatifs entre les deux groupes permet de juger du bien-fondé du traitement.

Outre la qualité d’une étude, déterminée entre autres par le nombre de participants et la rigueur de son protocole, le concept de « nombre de sujets à traiter » (ou NNT pour number needed to treat) est fondamental. Il s’agit du nombre de patients qui doivent être traités par ce médicament pour une durée donnée afin de prévenir chez un seul d’entre eux une issue indésirable, par exemple un nouveau cas de maladie, un infarctus ou même le décès. En contrepartie, le « nombre nécessaire pour nuire » (ou NNH pour number needed to harm) existe aussi : c’est la quantité de patients qui doivent être traités par un médicament pour que se manifeste un effet néfaste. Ainsi, plus le NNT est bas, plus un médicament est « efficace » ; plus le NNH est élevé, plus il est « sécuritaire ».

Reprenons l’exemple de l’aspirine. Cet antiplaquettaire est utilisé dans le traitement de l’infarctus. Il plaît donc à l’esprit qu’il soit efficace pour le prévenir ! Or, les études ont montré qu’il fallait que 1 667 patients en pleine santé prennent un cachet d’aspirine tous les jours pendant un an pour prévenir un seul infarctus dans cette population ! Avoir un antécédent d’infarctus change la donne complètement : ce sont plutôt 77 individus qu’il faut traiter pour prévenir une récidive. Et la molécule n’est pas inoffensive non plus : ses complications gastro-intestinales et hémorragiques sont bien documentées, comme l’ont souligné mes patients.

Voilà pourquoi j’ai demandé au premier patient de cesser l’aspirine − il n’est d’ailleurs pas indiqué de prendre de l’aspirine à titre préventif − et suggéré au second d’en poursuivre la prise. Dans les faits, ce n’est pas si simple. Plusieurs autres facteurs entrent en ligne de compte : âge, habitudes de vie, facteurs de risque, autres comorbidités, etc. Sans compter que l’essor de la génétique et de la médecine personnalisée risque de complexifier encore plus le processus de décision à l’avenir, mettant définitivement un terme aux solutions toutes faites.

La morale de cette fable médicale : parlez-en toujours à votre médecin ou à votre pharmacien avant de cesser une médication. Et ce qui est bon pour Pierre ne l’est pas nécessairement pour Jean !

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