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06 janvier 2022
Temps de lecture : 2 minutes

Le présentéisme à l’heure de la COVID-19 : un dilemme cornélien

Image: Pixabay

Un employé malade doit-il se présenter au travail et risquer d’être le patient zéro d’une éclosion majeure? Ou doit-il rester chez lui et provoquer une catastrophe dans un milieu de travail déjà aux prises avec une pénurie de main-d’œuvre?

Hiver 2015. En stage dans un grand hôpital, je joue des coudes pour trouver un coin où travailler dans une salle des urgences bondée. La personne à côté de moi, une cardiologue, renifle et se racle la gorge à qui mieux mieux. Soudain, le brouhaha ambiant est interrompu par un sonore atchoum de ma voisine. Tout le monde lève la tête un instant et reprend ses activités comme si de rien n’était.

Bien que je ne sois pas hypocondriaque, je ne peux faire abstraction de toutes les gouttelettes répandues dans mon environnement de travail. Je change de place, me lave les mains. Mais quelques jours plus tard, l’inévitable se produit : j’éternue à mon tour… Devrais-je rester sagement chez moi pour éliminer mon vilain virus ? Ou bien, tout enrhumée, mettre un masque et me présenter sur mon lieu de stage ? Selon le dicton, de deux maux, il faut choisir le moindre : absentéisme ou présentéisme ?

Selon les experts du monde du travail, le présentéisme − le fait de se présenter au travail alors qu’on est physiquement ou psychologiquement malade − serait de deux à trois fois plus coûteux que l’absentéisme qui, lui, représentait des pertes d’environ 20 milliards de dollars par année au Canada en 2012. Cela s’expliquerait par le fait que les travailleurs malades qui restent en poste aggravent souvent leur état et finissent par avoir besoin d’un arrêt de travail plus long au bout du compte.

Il y a mille et une raisons d’aller travailler malade. À priori, il y a la peur de perdre son emploi ou des revenus quand on est dans une situation socioéconomique précaire. Il y a aussi le sens du devoir − qui semble être un motif dominant dans les domaines de la santé et de l’éducation. La pression sociale, la culture de la performance et le regard des pairs sont aussi un problème ; on ne voudrait surtout pas passer pour un faible ou un paresseux ! Finalement, on remarque que les femmes et les jeunes travailleurs sont plus enclins à se présenter à leur poste en étant mal en point que leurs homologues de sexe masculin ou d’âge plus avancé.

Si le présentéisme était déjà une question épineuse, il est carrément devenu un véritable dilemme au temps de la COVID-19. Venir travailler et risquer d’être le patient zéro d’une éclosion majeure ? Rester chez soi et provoquer une catastrophe dans un milieu de travail déjà aux prises avec une pénurie de main-d’œuvre ? Les conséquences du présentéisme ne se comptent plus qu’en dollars : flambées de cas, fermetures forcées d’écoles et d’entreprises et même − dans de rarissimes mais tragiques cas − la mort de collègues !

J’aurais cru que la pandémie allait changer les choses en mieux. Force est de constater que non. Selon une revue systématique récente, de 14 à 55 % des sujets de 54 études se sont présentés au travail malgré un diagnostic confirmé d’infection respiratoire depuis mars 2020. Quand cette maladie est simplement suspectée ou dans le cas d’un isolement préventif après un contact avec une personne contaminée par exemple, jusqu’à la totalité d’entre eux choisiraient de travailler quand même. Et que dire du télétravail, qui encourage davantage à faire du zèle ?

On ne peut pas laisser les travailleurs avec ce choix cornélien. Les employeurs doivent changer et s’adapter à la nouvelle réalité. D’un côté, il faut augmenter le nombre de journées de maladie, modifier la culture d’entreprise et abolir les primes au rendement qui peuvent pousser un employé en détresse à brûler la chandelle par les deux bouts. De l’autre, il faut à tout prix éviter que des employés avec des symptômes physiques contaminent leurs collègues… Pour la COVID-19, il y a des critères de dépistage et des consignes d’isolement, mais pour tout le reste… rien ! Inquiétant dans un contexte où le gouvernement martèle l’importance de la productivité.

En 2015, je me suis présentée au travail avec un rhume par automatisme. En 2022, j’y penserais à deux fois et tenterais de conjuguer mon devoir d’aplatir la courbe et celui de briser le cycle du présentéisme.

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