Que cherchez-vous ?

Publicité
22 septembre 2020
Temps de lecture : 4 minutes

Septembre-octobre-novembre: la seconde vague

Photo: Sylvie Cadieux

Chef de services des soins intensifs de l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, le Dr François Marquis a vu le pire comme le meilleur au cours des premières semaines de la crise historique de la COVID-19: le courage, la solidarité, le dévouement, la panique, l’égoïsme, les petites mesquineries, la souffrance, la mort… Pour Québec Science, il a accepté de documenter les bouleversements de son quotidien. Voici son carnet de bord.

Mardi 22 septembre

J’aurais tant aimé reprendre ce carnet pour vous apporter de bonnes nouvelles. Pour vous annoncer que le personnel de la santé a réussi à faire le plein d’énergie pendant l’été ; qu’on a comblé le retard dans les opérations chirurgicales ; que le système de santé est prêt à affronter la deuxième vague. Malheureusement, on est très loin du compte.

Pourtant, on n’a pas chômé. On a révisé les stratégies déployées dans l’hôpital, identifié les bons et les mauvais coups, ainsi que les vulnérabilités. On a multiplié les rencontres autant au sein des directions qu’avec le personnel sur le terrain, afin d’améliorer la prise en charge en prévision de cette fameuse deuxième vague. On a peaufiné la configuration de nos zones chaude et froide. Nos cloisons temporaires sont plus solides et les possibilités d’aménagement plus grandes. Cette souplesse permet de « jouer » plus facilement avec le nombre de lits et, ainsi, d’en perdre le moins possible – ce qui sera un enjeu de taille si le nombre d’hospitalisations repart à la hausse.

Du côté des équipements de protection personnels, on ne s’en fait pas : il y en a des montagnes! Ils sont cachés dans une caverne d’Ali Baba dont l’adresse n’est connue que d’une poignée de personnes. C’est une excellente chose, mais il faut plus que des masques, des gants et des blouses pour faire rouler un hôpital. Aux soins intensifs, on utilise énormément de fournitures médicales à usage unique : cathéters, bronchoscopes jetables, blouses chirurgicales stériles, etc. Plusieurs de ces instruments sont en rupture de stock et le peu qu’on arrive à recevoir est utilisé d’emblée. Les compagnies qui les produisent sont incapables de satisfaire la demande. L’augmentation des besoins en soins de santé dans le monde est trop importante, surtout aux États-Unis. Les fabricants, pour la plupart américains, desservent leur nation avant tout. Résultat : la mauvaise gestion de la pandémie chez nos voisins du Sud se fait ressentir jusqu’ici.

Cette pression s’ajoute au fait que rien, mais absolument rien, n’est revenu à la normale à Maisonneuve-Rosemont. Tout fonctionne au ralenti. Le rattrapage prévu pendant l’été a été entravé par plusieurs facteurs. Il fallait bien offrir des vacances au personnel épuisé, mais ces absences sont arrivées à un bien mauvais moment : l’hôpital n’a pas désempli de l’été. Ce phénomène est totalement inhabituel, car d’ordinaire, l’achalandage décroît pendant la période estivale. Mais bien des gens ont cumulé des problèmes de santé pendant le confinement et n’ont pas osé consulter, de peur d’être contaminé par le virus. Ils nous sont arrivés en masse au cours des derniers mois. Leur cas s’est souvent aggravé pendant l’attente causée par l’isolement et leur prise en charge est exigeante. On n’arrive pas à remonter cette pente.

On ne peut passer sous silence la désertion massive du système de santé par plusieurs corps de métier, notamment les infirmières. Parmi elles, certaines ont décidé qu’elles ne voulaient plus faire de soins intensifs ou de soins d’urgence. Elles ont demandé des postes dans d’autres unités ou en clinique externe. D’autres ont été embauchées par des hôpitaux offrant de meilleures conditions de travail. Enfin, certaines ont tout simplement abandonné la profession, poussées à bout par le temps supplémentaire obligatoire, la fatigue extrême, le voyagement et les entraves routières (plusieurs infirmières de Maisonneuve-Rosemont habitent la Rive-Sud).

« Le souci, c’est que le virus, lui, ne se repose pas. Il attend justement qu’on se tanne et qu’on baisse les armes. »

DR FRANÇOIS MARQUIS

Mis ensemble, ces facteurs ont créé une impasse pour laquelle je ne vois pas d’issue. Alors que le gouvernement exige qu’on maintienne nos activités « ordinaires » et qu’on rattrape notre retard, la capacité d’accueil aux soins intensifs est compromise. La semaine passée, nous avons atteint un nombre historiquement bas de lits disponibles aux soins intensifs, soit la moitié de ce qui est habituellement offert (et le tiers de ce qui était disponible pendant la première vague). Et pourtant, à tout instant, ils peuvent être subitement occupés par n’importe quel patient qui passe sur une table d’opération ou l’une des quelque 500 personnes alitées aux étages qui pourrait développer une complication. Que leur arrivera-t-il si les cas sévères de COVID-19 augmentent à nouveau?

C’est un peu comme si une ville de deux millions d’habitants avait seulement cinq pompiers. Pendant plusieurs jours, il est possible qu’il n’y ait aucun incendie. Forcément, on se dira : « Ça fonctionne super bien avec une seule caserne! » Mais le jour où trois incendies se déclarent en même temps, la vulnérabilité du système éclate au grand jour. Au sens propre, on joue avec le feu. Toute l’équipe des soins intensifs est inquiète parce qu’elle sait qu’elle est à deux ou trois urgences majeures d’avoir un vrai problème sur les bras.

Bien sûr, on peut toujours transférer des patients dans d’autres hôpitaux. Mais en attendant de le faire, qu’est-ce que je fais avec ces malades? Je les mets où? Qui s’en occupe? On ne peut pas dire: « Bah, ça en fait juste un de plus! » Pourquoi? Parce que chaque fois qu’on dépasse la capacité maximale d’admission, on diminue la surveillance de TOUS les patients. C’est carrément dangereux. Et ce n’est qu’une question de temps avant qu’on ait à jongler avec ces questions douloureuses. La solution n’est pas facile… On agrandit de l’intérieur ; on tente de déplacer des patients nécessitant moins de surveillance dans d’autres unités ; on maximise l’utilisation des infirmières de soins intensifs et on tente d’aménager au mieux les horaires. On forme en accéléré des recrues afin qu’elles puissent prêter main forte rapidement à leurs collègues.

Pour l’instant, les soins intensifs de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont n’accueillent pas de patients atteints de la COVID. Au printemps, on a admis jusqu’à 20 patients aux prises avec une forme sévère de la maladie, soit pratiquement le maximum permis en temps normal. Au moment où j’écris ces lignes, l’Hôpital général juif en traite sept. Notre tour va arriver, probablement cette semaine.

Pendant ce temps, une partie de la population réclame haut et fort ses libertés. Ces gens sont fatigués de faire des efforts ; ils ne veulent plus entendre parler de la pandémie. Le souci, c’est que le virus, lui, ne se repose pas. Il attend justement qu’on se tanne et qu’on baisse les armes. Cela m’irrite tellement… Ce sont des comportements égoïstes – et à un certain point, antisociaux – qui minent les efforts du reste de la population qui, elle, fait des sacrifices importants dans le but de protéger la collectivité.

Je pense qu’une réalité leur échappe :  quand le système de santé sera saturé – ce qui risque d’arriver rapidement pour toutes les raisons énumérées ci-haut – toutes les personnes qui auront un problème de santé seront touchées. Pas juste les patients COVID. Tout deviendra compliqué, autant pour les maladies chroniques que pour les urgences, comme les infarctus, les AVC et les saignements d’estomac. Ces jeunes qui se sentent invulnérables et qui font le party souffriront peut-être d’un petit problème de santé qui va dégénérer en raison de délais engendrés justement par leur comportement stupide.

Et ne me parlez pas des tenants du protocole de triage avancé! C’est un plan qui existe réellement et qui, dans des situations extrêmes, autorise les hôpitaux à traiter en priorité les patients (affectés par la COVID ou pas) ayant le plus de chance de s’en sortir. Certains aimeraient qu’il soit utilisé dès maintenant pour orienter tous les soins. En d’autres mots, ils préconisent de laisser les plus vieux et les plus fragiles mourir! J’entends ce discours tous les jours.

Encore une fois, cela manque de nuances. Le protocole fonctionne de façon mathématique ; il est non négociable et il n’autorise pas d’exception. Si un patient remplit les critères, on le soigne. Si ce n’est pas le cas, on le soulage et il meurt. Facile à dire quand cela s’applique aux autres. Tient-on le même discours lorsqu’il s’agit de nos parents, de nos enfants… ou de nous-mêmes?

Le 13 mars dernier, alors qu’on entrait en confinement, j’étais inquiet, mais confiant. On avait des plans. On avait de l’énergie. On était prêt. Cette fois, je suis inquiet, mais pour bien d’autres raisons. Qu’on ne s’y trompe pas : les défis de la deuxième vague seront différents, mais ils n’en seront pas moins colossaux.

Mardi 6 octobre

Nous vivons en temps réel un incroyable exercice démocratique. Habituellement, pour la plupart des citoyens, la démocratie se résume à l’acte de voter. En ces temps exceptionnels, nous « votons » tous les jours en choisissant de respecter ou non les consignes sanitaires. Et que trouve-t-on sur notre bulletin de vote? Malheureusement, ce ne sont pas des solutions ; seulement des conséquences. D’un côté, on suit les règles et on perd certaines libertés de façon temporaire. De l’autre, on poursuit notre vie comme si de rien n’était, au risque de faire payer tout le monde – les jeunes comme les vieux, les personnes en santé comme les plus vulnérables. Ceux qui choisissent la deuxième option oublient une chose : lorsqu’on est en santé, il est facile de faire abstraction que l’on pourrait avoir besoin du réseau de la santé un de ces jours.

Aujourd’hui le 6 octobre, sur les quelque 1 000 cas recensés au Québec, environ 280 se trouvent sur le territoire du CIUSS de l’Est-de-l’Île-de Montréal. Peu à peu, les patients sont admis. Ce qui était un raz-de-marée impressionnant il y a quelques mois prend plutôt des airs d’inondation printanière, telle l’eau qui, à la fonte des glaces, grimpe de centimètre en centimètre jusqu’à tout submerger.

Une quinzaine de patients atteints de la COVID-19 sont hospitalisés à Maisonneuve-Rosemont ; quatre sont aux soins intensifs. On est encore loin des nombres de la première vague, mais selon les attentes du gouvernement, on doit présentement accueillir un maximum de cinq patients COVID aux soins intensifs et allouer le reste de nos ressources aux autres malades. Tranquillement, ce nombre pourrait augmenter jusqu’à 16. Mais pour y arriver en maintenant les activités normales, cela représente un manque à gagner de 48 infirmières… qui ne sont pas disponibles. Elles ont quitté ou travaillent dans des secteurs « protégés » de l’hôpital, ce qui signifie qu’on ne peut les emprunter. C’est le cas des infirmières qui œuvrent dans les salles opératoires et qui nous avaient prêté main forte pendant la première vague. La solution? D’abord, une gestion serrée et intelligente de toutes les ressources disponibles. Ensuite, essayer de recruter, certes, mais aussi de délester de façon sensée, c’est-à-dire réassigner des ressources et les former d’avance, sans paralyser d’autres secteurs de l’hôpital.

C’est ici que ma réalité entre en collision avec celles des individus qui ne sont pas inquiets de contracter la COVID-19 et qui agissent au mépris de toutes les règles. Ces gens projettent leurs propres risques – qu’ils estiment faibles – sur le reste de la population. Ils nous croient alarmistes parce que le nombre de cas d’hospitalisations et de décès n’augmentent pas aussi vite que celui des cas positifs. Ils ont raison sur un point : la deuxième vague ne sera pas comme la première. Mais ils ont tort de croire qu’elle sera forcément moins grave. Pendant la première vague, le personnel était présent et les équipements, absents. La zone chaude était concentrée sur le Grand Montréal et les autres régions étaient épargnées. Aujourd’hui, le personnel est absent et les équipements, abondants. Et tout le Québec a été repeint en orange ou en rouge. Déjà fragilisé, le système de santé pourrait être achevé par la pandémie. Les petits hôpitaux régionaux seront rapidement submergés et se retourneront vers les grands centres (Montréal, Québec et Sherbrooke) pour y transférer des patients. Et il faut compter sur un changement de stratégie majeur… Alors que dans la première vague, les hôpitaux étaient activés en séquence (on attendait qu’un établissement atteigne son maximum de cas de COVID positifs avant d’en activer d’autres), ils sont dorénavant activés en parallèle. Ainsi, tous les hôpitaux désignés visent un achalandage égal avant que la valse des transferts ne commence, pour préserver les soins généraux aux autres patients. Dans cette dynamique précaire, il suffirait d’une éclosion d’une dizaine de cas graves à la suite d’un rassemblement, ou même d’une simple malchance, pour que soudainement, tous les hôpitaux qui étaient « presque pleins » soient remplis et débordent. Les conséquences? Des gens pourraient se réveiller dans des unités de soins intensifs à des centaines de kilomètres de leur domicile. Des jeunes qui ont des accidents de voiture pourraient aboutir dans des centres de traumatologie en manque d’infirmières, et donc de soins correctement prodigués. D’autres pourraient passer un temps interminable à l’urgence alors que leur situation s’aggrave…

« Qu’arriverait-il si on vous refusait carrément l’accès à un hôpital parce qu’on considère qu’on ne peut vous réchapper, ou pire, qu’un autre patient a plus de chance de s’en sortir que vous? Personne ne s’est jamais posé la question, car notre système de soins est universel. »

DR FRANÇOIS MARQUIS

Le monde basculerait : un moment, on aurait encore l’impression que tout va bien, et la minute d’après, on frapperait un mur. Et si l’on frappe ce mur – qui pourrait bien être fin octobre ou début novembre selon certaines prédictions – cela signifie que le « protocole de priorisation » pourrait être mis en application.

Ce protocole, c’est le protocole de triage avancé qui a été renommé pour sonner moins « militaire ». Comme j’en ai parlé précédemment, il consiste à trier les patients en fonction de leurs chances de survie, peu importe leur âge ou leur maladie. Tout le monde serait touché, pas seulement les patients ayant la COVID-19. Le point de rupture approche dangereusement vite, et les travailleurs de la santé le sentent.

Et comment réagirait la population si, demain matin, elle n’a plus accès aux soins de santé? Certains diront que l’accès est déjà partiel. Après tout, on parle depuis des décennies des délais d’attente. Mais d’une façon ou d’une autre, on finit par être soigné. Et plus on est malade, et moins ces délais s’appliquent. Qu’arriverait-il si on vous refusait carrément l’accès à un hôpital parce qu’on considère qu’on ne peut vous réchapper, ou pire, qu’un autre patient a plus de chance de s’en sortir que vous? Personne ne s’est jamais posé la question, car notre système de soins est universel. C’est une idée incongrue, tellement loin de notre réalité et pourtant, plusieurs personnes sur Terre la vivent chaque jour. Ce serait un recul sociétal désastreux. Les plus insouciants devant la pandémie ne poussent jamais leur réflexion jusque-là.

Je comprends la frustration et la colère devant les fermetures, les pertes d’emploi, l’appauvrissement de notre qualité de vie et de notre santé mentale, mais… on n’en serait pas là si ce n’était des petites et grandes désobéissances qui ont ponctué la fin de l’été et le début de l’automne. Une cascade d’événements a été déclenchée et elle sera difficile à arrêter. Les efforts exigés pour qu’une zone rouge redevienne orange ou jaune, peut-être verte, sont démesurés comparativement aux efforts qui auraient été nécessaires pour maintenir une région en zone verte ou jaune. C’est le cauchemar de la prévention: quand on met en place des mesures pour déjouer les pires scénarios et que ces derniers ne se produisent pas, on a l’impression de dilapider des ressources pour des résultats nuls. Pourtant, cette « absence » n’est autre qu’une réussite – même si elle demeure intangible.

Je le rappelle: cette pandémie est un exercice démocratique. C’est peut-être le temps que la majorité silencieuse, qui respecte les règles, s’élève contre ceux qui, au nom de leurs libertés individuelles, compromettent les chances de tous et chacun.

Dans les prochains mois, que je ne vois pas des antimasques ou des antivaccins se plaindre aux médias qu’ils n’ont pas été soignés assez rapidement par un système de santé dépassé. Je n’aurais qu’une chose à leur dire : voilà les conséquences de vos actes.

Mercredi 4 novembre

À l’hôpital, la deuxième vague est totalement différente de la première : les patients atteints de la COVID-19 sont un peu moins nombreux, ce qui nous permet de maintenir le reste de nos activités et de bien soigner tous les malades. C’est le plan ; c’est ce qui est voulu et attendu. Néanmoins, cet équilibre est très fragile. Il suffirait d’une accumulation de petites imprudences pour que le feu s’embrase de nouveau. Cette possibilité demeure.

Plusieurs pays sont aux prises avec une deuxième vague très agressive. Certains y goûtent plus que d’autres, entre autres la France et les États-Unis. Même la Suède, qui se « pétait » les bretelles il y a quelques mois, présente des taux d’infection inquiétants. Relativement épargnées au printemps, plusieurs grandes villes de l’ouest du Canada entrent de plain-pied dans l’ère de la COVID et se voient obligées de prendre des mesures dont la sévérité semble les surprendre.

Au Québec, on n’est pas sorti de l’auberge, mais je pense qu’en conservant le nombre de cas quotidiens en bas de 1000, on réussira à préserver notre système de santé. Pour l’heure, on a définitivement atteint un plateau, ce qui est une bonne chose. Mais personne ne peut dire combien de temps cela durera puisque la tendance, depuis le début de la deuxième vague, est la constance.

En revanche, ce qui ne change pas entre la première et la deuxième vague, c’est que les patients COVID qui atterrissent aux soins intensifs sont toujours aussi malades. Je dirais même que leur état est pire que ceux du printemps. Pourquoi? Parce qu’il s’agit de jeunes patients, entre 20 et 65 ans, en relative bonne santé. Pour qu’ils aboutissent dans mon service, le virus doit les terrasser. Il faut d’autant plus d’efforts et d’énergie de la part du personnel soignant pour les remettre sur pied.

Récemment, nous avons admis un groupe de cinq patients. Âgés et fragiles, ils avaient participé à une petite réunion entre amis, pensant que la COVID ne les toucherait pas. Résultat : parmi ce groupe de patients, trois ont été admis aux soins intensifs. L’un d’entre eux est aujourd’hui entre la vie et la mort et un autre est malheureusement décédé. C’est un rappel brutal qu’il ne faut pas prendre cette maladie à la légère. Si on baisse la garde, si on cesse de faire des efforts, on peut se retrouver avec une éclosion qui peut avoir de grosses conséquences, pour soi-même, mais aussi pour sa famille et amis.

À l’hôpital Maisonneuve-Rosemont, une telle éclosion de cas se gère relativement bien. Mais la situation aurait sans doute été beaucoup plus dramatique si cette réunion avait eu lieu dans une municipalité dont l’hôpital le plus proche possédait une petite unité de soins intensifs. Il y a beaucoup d’hôpitaux au Québec qui, malgré toute leur bonne volonté, ne seraient pas capable de composer soudainement avec trois patients COVID-19 nécessitant des soins intensifs. En outre, leur état est si précaire et la maladie progresse parfois si rapidement qu’il aurait été impossible de les transférer dans un grand centre hospitalier sans risquer leur vie. Autrement dit, si vous résidez en région éloignée et que vous tombez tout à coup très malade, il n’est pas garanti qu’on puisse vous envoyer dans un autre hôpital pour y avoir des soins plus pointus. On va vous soigner du mieux que l’on peut, mais avec les moyens disponibles.

Cette éclosion montre non seulement que personne n’est à l’abri de ce virus, mais que certains sacrifices s’imposent encore. Je pense ici aux propriétaires de centres d’entraînement qui voulaient défier le gouvernement en rouvrant leurs portes – une idée qu’ils ont finalement abandonnée. Je peux comprendre leur mécontentement et leurs angoisses. Mais en ce moment, prendre un tel risque est irresponsable. Tant et aussi longtemps que la transmission communautaire ne diminuera pas, il faudra limiter nos contacts. Est-ce qu’il est possible d’ouvrir les centres d’entraînement de façon sécuritaire? Je pense que oui. Cependant, une réouverture improvisée et chaotique à l’échelle de la province n’est pas une bonne façon d’y parvenir. Il est à prévoir qu’une idée similaire pourrait germer dans l’esprit d’autres entrepreneurs ; c’est un exutoire attendu. Mais contre une telle proposition, une solide ligne de défense persiste : si la clientèle refuse de succomber à l’attrait et d’entrer dans le jeu, le piège est évité.

On me demande souvent si, après cette deuxième vague, on subira une troisième vague, puis une quatrième, puis une cinquième… La réponse est oui, il y aura d’autres vagues. Mais leur amplitude s’atténuera avec le temps. D’abord parce que les patients les plus vulnérables auront déjà contracté le virus et s’en seront remis… ou pas. Puis, on aura dans notre arsenal médical de meilleurs médicaments, comme des antiviraux et des immunomodulateurs. Certains traitements très prometteurs sont développés ici, au Québec et au Canada. Cela illustre bien le dynamisme de la recherche au pays.

L’hôpital Maisonneuve-Rosemont, notamment l’unité des soins intensifs, participe à une dizaine d’études cliniques (certaines font partie de collaborations internationales, d’autres sont 100% québécoises). Ces études bien encadrées, avec des analyses robustes et surveillées par les comités d’éthique et des organismes tels que Santé Canada, sont la meilleure avenue pour développer des connaissances fiables et des traitements efficaces. Et si l’on a l’impression que tout cela progresse lentement, il faut se rappeler deux choses : dans un tel processus, il faut assurer la sécurité des patients à chaque instant ; ensuite, il faut reproduire les résultats de façon systématique, ce qui permet d’assurer la validité du traitement.

Il y a du bon qui émergera de cette crise – même si, je vous l’accorde, c’est un peu difficile à entrevoir à ce stade-ci. Le SARS-CoV-2 fonctionne de façon assez originale dans le corps humain. En l’analysant sous toutes ses coutures, les chercheurs ont pu accroître de façon spectaculaire les connaissances sur les coronavirus, mais aussi sur l’inflammation. On va en tirer des médicaments et des stratégies de traitement qui pourront assurément servir pour soigner d’autres maladies infectieuses ou inflammatoires. Cette pandémie va aussi forcer l’humanité à développer de nouveaux vaccins et à les produire efficacement en quantité astronomique – du jamais vu!

Certes, la pandémie laissera des marques indélébiles sur notre société. Mais en bout de course, on sera mieux équipé pour la prochaine. Parce que, malheureusement, ce ne sera pas la dernière crise du genre. Mais chaque chose en son temps. Commençons par survivre à celle-ci.

Mardi 24 novembre

Les derniers jours ont été assez particuliers. C’est un peu le monde à l’envers : seulement dix patients COVID-19 sont hospitalisés à l’hôpital Maisonneuve-Rosemont et aucun n’est actuellement admis aux soins intensifs. Qu’on ne s’y trompe pas : notre unité demeure bondée, mais ce sont les patients « ordinaires » qui occupent nos lits. Plusieurs ont subi des chirurgies électives, des opérations qui sont faites en série juste avant le congé de Fêtes.

Mes collègues et moi renouons donc avec un semblant de normalité pendant que surgissent des flambées d’infections dans la communauté, surtout dans des régions du Québec qui avaient été relativement épargnées jusqu’à présent. Pour les travailleurs de la santé qui y exercent, c’est un peu comme une première vague. Je compatis. Il y a tant de réflexes à acquérir. Malgré toutes les connaissances théoriques accumulées depuis le début de la pandémie, rien ne vaut la pratique. C’est comme apprendre la bicyclette à deux roues. Mais il faut l’apprendre ici à vitesse grand V, en composant avec des ressources étirées au maximum et des patients très malades. C’est brutal.

Au cours des dernières semaines, j’ai aussi vécu une période plutôt calme côté médias. On me sollicitait beaucoup moins. Mais c’était avant que le gouvernement n’annonce son « contrat moral » pour célébrer Noël, qui veut que la population accepte de se mettre en isolement volontaire pendant une semaine pour fêter en famille ou entre amis du 24 au 27 décembre, pour retourner ensuite en isolement pendant une autre semaine. Cela a déclenché un énorme cirque médiatique. Un déluge de questions s’est en suivi.

La période d’isolement est-elle suffisamment longue? me demandaient les journalistes. À mon avis, elle est un peu courte, mais elle devrait laisser le temps aux personnes qui ont contracté le virus avant les Fêtes de développer des symptômes et de se faire tester. Malheureusement, ces personnes devront accepter de ne pas participer aux festivités.

Bien que les rassemblements soient permis, doit-on quand même limiter nos contacts? Ce serait mieux. Il sera extraordinairement tentant de voir le plus de personnes possible en l’espace de 4 jours. Mais c’est LA chose à ne pas faire. Imaginez une personne présymptomatique ou asymptomatique qui reçoit neuf autres personnes par jour du 24 au 27 décembre lors de soupers où les mesures de prévention finissent par prendre le bord. Elle passe un test le 28 et obtient un résultat positif.  Le nombre de contacts qu’elle aura eu sera terrifiant… On se rappelle trop bien des éclosions qui ont suivi des mariages clandestins ou des activités comme le fameux karaoké de Québec. Ce n’est pas parce que vous avez été sage depuis le printemps que le virus vous pardonnera un écart et vous laissera une chance. Ça ne fonctionne pas comme ça.

D’ailleurs, il fallait s’y attendre, la Direction générale de la santé publique a réalisé la dangerosité des 4 jours de « party illimités » et a précisé les règles du jeu : maintenant, un maximum de deux rassemblements sont autorisés. Et les gens qui ne peuvent faire une véritable quarantaine sont de facto interdites de party. L’anxiété est palpable, car on parle de tous les travailleurs de la santé et des services publics. Des Fêtes confinées seront la réalité de plusieurs cette année. Un petit prix à payer pour éviter que les premiers mois de 2021 ne soient le reflet de 2020.

Peut-on se déplacer entre les régions? Ça dépend. Essayer d’aller voir tout son monde en quatre jours, c’est une recette qui va nous mener tout droit à l’échec. Ce sera difficile, mais il faudra choisir avec qui on veut célébrer en personne et avec qui on veut lever notre verre en vidéoconférence. Je n’ose imaginer le cauchemar pour les familles reconstituées ou pour les familles qui vivent déjà des tensions.

Pourquoi privilégier Noël et non le Jour de l’An? Parce que c’était la solution la plus sécuritaire. Autrement, il aurait fallu prolonger de façon importante la période de confinement après les réunions, au début du mois de janvier, ce qui aurait perturbé autant l’économie que le retour à l’école.

Est-ce possible que le plan change drastiquement si la situation s’aggrave avant le 25 décembre? Peut-être. Tout peut basculer très vite. On l’a déjà vu. S’il y a de grosses éclosions dans certaines régions, il faut s’attendre à ce que le « contrat moral » soit appliqué de façon asymétrique. Ce ne serait pas responsable de laisser une ville ou une région s’enfoncer davantage dans la contamination.

Peut-on faire le party comme d’habitude? En un mot : non. On ne pourra pas se réunir autour d’une table, ni partager les mêmes plats, ni danser trop proche, ni parler fort (attention aux gouttelettes!), ni trop boire (l’alcool désinhibe et peut nous inciter à baisser la garde)… Agir de la sorte, c’est tout comme inviter le virus dans sa maison ; c’est courir après le trouble. Si on ne s’astreint pas à fêter Noël plus sobrement, en maintenant une distance de deux mètres entre les invités et en portant le masque, on risque d’assister à une explosion de cas en janvier. On va saturer l’ensemble de notre système de santé avec des cas de COVID-19 – et probablement des cas d’influenza. Le réseau sera paralysé. Beaucoup de patients atteints d’un cancer ou en attente d’une intervention médicale subissent déjà les contrecoups du retard accumulé depuis le printemps. Ils vont finir par payer un lourd tribut.

Et vous, docteur, que ferez-vous pendant le Fêtes? Au début de la pandémie, on ne me posait pas des questions aussi personnelles. Ma réponse est simple : je vais travailler du 24 au 27 décembre. Je serai de garde aux soins intensifs. Et je vais veiller sur les patients les plus malades partout dans l’hôpital, à l’urgence et aux étages. Mon Noël sera très intime, célébrée avec ma conjointe après mon quart de travail. C’est la première fois en 20 ans que nous fêterons seuls. Ce n’est pas pour me déplaire. C’est différent.

J’invite d’ailleurs toutes les personnes qui travaillent dans le système de santé ou qui ont des contacts avec des gens très vulnérables à bien réfléchir à ce qu’ils feront pendant ces quatre jours. Il est si facile de contaminer involontairement un proche. Un de mes collègues a aussi tout annulé. « Je trouverais ça plate d’aller voir les membres de ma famille à Noël et de les enterrer pour la Saint-Valentin », m’a-t-il dit. C’est peut-être choquant à lire, mais cela n’en demeure pas moins une possibilité.

Enfin, un mot à tous ceux qui souhaitent sortir un parent qui vit en CHSLD ou dans une résidence pour personnes âgées. Si votre proche désire sortir pour célébrer Noël, je comprends votre décision. Mais sachez que vous portez une double responsabilité : ne pas transmettre le virus à cette personne et, par ricochet, ne pas le transmettre à tous ceux et celles qui habitent dans le même milieu de vie. Ce n’est pas parce que votre père ou votre mère est prêt à prendre un risque que son voisin de chambre est également prêt à le prendre.

Chaque année, quand on porte un toast au repas du réveillon, on se souhaite la santé. En 2020, ce sera plus vrai que jamais.

>>> Lire la suite

>>> Voir toutes les entrées

Publicité