La bouée Melax dans le port de Dakar. Photo: Marine Corniou
Pour mieux comprendre les changements environnementaux en cours dans les océans côtiers, en particulier dans les pays du Sud, des scientifiques misent sur un réseau de bouées espionnes.
Avec sa peinture jaune écaillée et encroûtée par des coquilles de moules desséchées, Melax a des airs de bateau échoué. La grosse bouée qui gît sur un quai du port industriel de Dakar, au Sénégal, n’a pourtant pas fini sa mission. Au printemps, elle a été remise à neuf, équipée de capteurs dernier cri, et elle reprendra du service sous peu près des côtes sénégalaises. Melax (mot qui signifie éclair en wolof) sondera l’océan et l’atmosphère, et transmettra en continu ses données aux scientifiques du laboratoire d’étude du climat ECLAIRS, issu d’un partenariat entre des instituts de recherche sénégalais et français.
L’objectif : mieux documenter les effets des changements climatiques en zone côtière, dans une région encore peu équipée en outils d’observation océanographique, et où les flotteurs Argo pénètrent peu, sous peine de se heurter aux hauts fonds marins – 200 m de profondeur au maximum.
« Melax a déjà collecté des données pendant deux ans, en 2015 et en 2016, à 30 km au large de Mbour, au sud de Dakar. Elle mesurait entre autres le taux d’oxygène dans l’eau, la quantité de phytoplancton, le taux de CO2, les courants, la température… Ces données permettent de mieux prévoir les événements climatiques comme la mousson, mais aussi de surveiller les stocks de poissons, pour avoir des indicateurs permettant aux décideurs d’améliorer la gestion des ressources », explique Saliou Faye, chercheur au Centre de recherches océanographiques Dakar-Thiaroye, dans le brouhaha du port. Outre les données prises sur la colonne d’eau grâce à une chaîne lestée et équipée de capteurs sur une longueur de 30 m, Melax a l’avantage d’enregistrer aussi ce qui se passe en surface, notamment la force des vents, les radiations solaires et les précipitations.
Cette bouée était une pionnière dans l’Ouest africain, mais les pêcheurs ont écourté malgré eux la prise de données. « Un objet fixe en mer crée une sorte de récif artificiel, qui attire les poissons. Les pêcheurs venaient y amarrer leurs pirogues ou y jeter leurs filets et ont endommagé les capteurs », déplore le chercheur.
Cela n’a en rien découragé l’équipe franco-sénégalaise, qui a mené entre-temps des campagnes de sensibilisation auprès des pêcheurs, qui sont les premiers à pouvoir bénéficier d’une meilleure prévision des conditions météorologiques et océaniques locales. « Les pays riches ont en général des bouées côtières en bonne quantité. Mais dans les pays à revenus faibles ou intermédiaires, il y a peu de données », explique Alban Lazar, chercheur à l’Université Sorbonne et instigateur du projet Melax.
Certes, les données satellites couvrent tout le globe et permettent d’avoir des prévisions fiables. « À partir de ces données, on peut calculer la température de surface, la hauteur de la mer, et donc indirectement la pression et les courants, mais les satellites reflètent assez mal ce qui se passe près des côtes. Ils fournissent plutôt une moyenne de ce qui est dans leur “champ de vision” et ne séparent pas nettement le signal côtier, souligne le chercheur. D’où l’importance d’avoir des outils complémentaires. »
D’autant que, le long des côtes, il y a des phénomènes singuliers, différents de ce qui se passe au large. « Les zones côtières ont des signaux plus intenses que partout ailleurs, car il y a moins d’eau. Par exemple, les vagues de chaleur sont beaucoup plus fortes que dans une grande profondeur d’eau ; ces vagues de chaleur deviennent un sujet critique, car elles se multiplient », illustre l’océanographe.
Avec sa collègue Diana Ruiz-Pino, Alban Lazar a mis sur pied un nouveau réseau, nommé COCAS, pour Observatoire côtier du climat, du CO2 et de l’acidification pour la société mondiale du Sud. Il compte déjà une quinzaine de bouées en Méditerranée, en Amérique du Sud et en Afrique de l’Ouest. « L’un des objectifs est de donner un point de référence, même si c’est déjà tard, sur l’état des zones côtières pour que les pays les plus pauvres puissent voir comment le réchauffement climatique les affecte. C’est un point important pour les négociations mondiales sur les compensations pour pertes et dommages. »
Si ce qui se passe dans les eaux côtières affecte en première ligne les humains, dont la moitié vivent à moins de 100 km d’un rivage, « il n’y a pas de mécanisme international pour financer des observations dans les eaux nationales, regrette le chercheur. L’intérêt du groupe COCAS, c’est d’être visible, d’avoir des données communes et de les rendre publiques ».
Dans le cadre de la décennie des océans 2021-2030, COCAS a été retenu par le Système mondial d’observation de l’océan (GOOS), un programme qui coordonne les observations océaniques, y compris le réseau Argo, depuis 30 ans. La bouée Melax pourrait donc être rejointe sous peu par des jumelles côtières au-delà des tropiques, notamment au Japon, aux États-Unis, en Australie et en Europe du Nord, qui mettront leurs données en commun, notamment pour mieux comprendre le phénomène des vagues de chaleur marine.
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