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28 juin 2023
Temps de lecture : 4 minutes

La rivière Chaudière, 10 ans après le drame de Lac-Mégantic

À l’aide d’un filet très fin, Anthony Boutin et Sofianne Bouchard-Verret, du Comité de bassin de la rivière Chaudière, récoltent les macro-invertébrés benthiques. Ces petites bestioles vivant au fond de la rivière sont un indice de la qualité de l’eau. Photo: Donald Robitaille/OSA

En juillet 2013, la rivière Chaudière a été contaminée par le déversement de 100 000 litres de pétrole. Après des années de nettoyage et de suivis scientifiques, est-elle pleinement rétablie?

Longue de 185 kilomètres, la Chaudière prend sa source dans le lac Mégantic, puis coule vers le nord, traversant les Appalaches et les basses-terres du Saint-Laurent pour se jeter dans le fleuve, en face de Québec. Son débit peut varier de 2 à 3200 m3 par seconde au cours d’une année. Elle est reconnue pour ses inondations.

Il fait beau, l’ambiance est bon enfant. Sur les berges de la rivière Chaudière, en Estrie, ça rigole et ça se taquine. Par cette belle journée de septem­bre 2022, l’équipe du Comité de bassin de la rivière Chaudière (COBARIC) a étalé son matériel au sol : filet, seau et bouteilles de plastique, courantomètre et bottes-salopettes de pêche… trouées ! « En fin de saison, il y a des trous dans tout ! » remarque Véronique Brochu, direc­trice générale de l’organisme à but non lucratif.

Heureusement, ici, personne n’a peur de se mouiller. Depuis 29 ans, le COBARIC veille sur la rivière Chau­dière et les terres qui l’entourent. Sa mission est de faire se concerter les muni­­ci­­­pa­lités, les citoyens et citoyennes, les indus­tries et le secteur agricole pour assurer la pérennité de la ressource en eau.

Nous sommes à 7,5 kilomètres du lac Mégantic, source de la Chaudière. Debout dans l’eau, deux employés du COBARIC s’apprêtent à prélever le benthos, ces petits invertébrés qui vivent au fond de la rivière. « Beaucoup d’insectes ont une phase larvaire aquatique », explique Véronique Brochu. Leur diversité et leur abondance témoignent donc de la qualité de l’eau.

Pour assurer la qualité scientifique des données, on respecte un protocole précis. Les échantillonnages se font au même endroit d’année en année, ce qui permet des suivis à long terme. Photo: Donald Robitaille/OSA

Pour décoller les bestioles, on frotte les roches sous l’eau à l’entrée d’un filet. De retour sur la berge, chaque spécimen récolté est saisi à la pince, puis déposé délicatement dans un flacon d’alcool, sous le regard curieux de Québec Science et de collègues venus de Belgique. L’iden­­­tification se fera plus tard, au labo­ratoire. Ce protocole reconnu scien­ti­fiquement est utilisé par plusieurs organismes de bassin versant comme indice de la santé des rivières.

Cet après-midi-là, au milieu des rires, des chants d’oiseaux et des clapotis, on entendra quelques fois siffler un train. Ce train qui, jour après jour, traverse encore le centre-ville de Lac-Mégantic, évoquant les souvenirs douloureux du convoi maudit qui a déraillé, explosé et pris feu la nuit du 6 juillet 2013, tuant 47 personnes et déversant 6 millions de litres de pétrole brut dans l’environ­nement.

La pire tragédie ferroviaire canadienne des 100 dernières années n’était pas seulement un drame humain ; c’était aussi le pire déversement terrestre en Amérique du Nord. Une catastrophe qui a nécessité des années de nettoyage et de suivi. À de nombreuses reprises, les scientifiques ont prélevé et analysé les sols, les sédiments et l’eau du lac Mégantic et de la rivière Chaudière. Dix ans après, comment se porte l’environnement ?

Sauve qui peut

C’est le bruit des wagons fonçant les uns dans les autres – 63 des 72 wagons ont déraillé – qui a réveillé Robert Mercier, cette nuit-là. « On a entendu : boum boum boum boum boum… Puis, l’éclai­rage dans la pièce a changé : on a vu la flamme énorme. »

À ce moment-là, celui qui était alors directeur du service des eaux et de l’environnement de la Ville de Lac-Mégantic ignorait la cause du feu. « J’ai ramassé mon cellulaire, ma mon­tre. On décolle, sauve qui peut ! » Dans l’urgence, il n’a même pas pensé à actionner l’alarme d’incendie de son immeuble.

Même s’il habitait à 500 mètres du foyer de l’incendie, la chaleur était intense. Il finit par joindre son frère, qui l’informe qu’il y a eu un accident de train. « Là, tout est devenu rationnel. J’ai appelé mon personnel : “T’es correct ? Ta famille est en sécurité ? On a de l’ouvrage”. »

Le Méganticois était notamment responsable de l’usine d’épuration et de l’eau potable. « Il fallait fournir de l’eau aux pompiers. Et ça en prenait, de l’eau ! »

Pendant la nuit, voyant descendre le niveau des réservoirs d’eau potable, il demande aux pompiers de plutôt puiser l’eau du lac… avant de constater que c’était déjà le cas ! Les vrais responsables de la baisse ? La quarantaine de bâtiments effondrés au centre-ville, cons­tituant autant de fuites d’eau. « On a vécu le pire cauchemar qu’un assainisseur puisse vivre : le réseau s’est tari. »

Des litres et des litres de pétrole avaient aussi coulé dans les égouts. La Ville allait mettre des semaines pour remettre les réseaux en service, tronçon par tronçon.

À quelques kilomètres du centre-ville, Rosa Galvez ne se doutait pas une minute du drame qui se déroulait. En vacances dans un chalet au bord du lac Mégantic, la professeure au Dépar­tement de génie civil et de génie des eaux de l’Université Laval avait cru entendre des feux d’artifice. C’est seulement le lendemain matin, alertée par les appels de sa famille et des médias, qu’elle prend connaissance de la catastrophe. « Je n’y croyais pas », raconte-t-elle dix ans plus tard, encore émue.

Spécialiste de la pollution et de la gestion des matières dangereuses, elle se rend sur place le matin même. « Quand je suis arrivée, il y avait encore des flammes. Les pompiers arrosaient les wagons voisins pour les refroidir et éviter qu’ils prennent feu. Mais ils n’arrosaient pas les flammes, car ils ignoraient encore à quelle substance ils avaient affaire ! » On découvrirait par la suite que le pétrole avait été faussement identifié comme du pétrole lourd. Il s’agissait plutôt de brut léger issu de la région de Bakken, au Dakota du Nord. « Les différents types de pétrole ne sont pas tous égaux. Ce pétrole non conventionnel est très inflammable et volatile », indique Rosa Galvez. Nommée sénatrice en 2016, elle allait plus tard piloter un important projet de recherche sur les suites de la tragédie.

Il a fallu deux jours pour éteindre le feu à l’aide de mousses ignifuges. Il ne fallait pas arroser l’incendie – l’eau se transformant en vapeur aurait pu provoquer des explosions. En raison de l’épaisse fumée noire, 2000 personnes sur 6000 ont été évacuées.

Rapidement, il est devenu clair que les gens présents au bar Le Musi-Café la nuit de la catastrophe n’avaient pas survécu. « Parmi eux, il y avait beaucoup de jeunes qui ont laissé des orphelins », souligne Rosa Galvez. Le brasier avait atteint entre 1500 et 3000 degrés Celsius, calcinant les corps et compliquant l’identification des victimes.

Les scientifiques mobilisés

À la suite de la tragédie, Rosa Galvez, professeure au Département de génie civil et de génie des eaux à l’Université Laval (nommée sénatrice en 2016), a trouvé son réconfort dans l’action. Avec une dizaine de collègues de six universités québé­coises, elle a piloté un projet de recherche pour documenter la catastrophe sous tous ses aspects : le traumatisme collectif et la santé mentale, la contamination des sols, du lac et de la rivière, et, surtout, les leçons à tirer pour prévenir et mieux gérer de futures urgences. Les résultats ont été présentés à la communauté lors d’un forum public tenu à l’automne 2017.

Pourtant, « se mettre à la disposition de la communauté n’est pas une pratique courante, c’est peu encouragé par les universités. Je crois que c’était notre rôle d’étudier ces aspects et de diffuser les connaissances à tout le monde », dit la sénatrice, qui a aussi présenté ses résul­tats lors d’une tournée à travers le Canada. Même si les mesures de sécurité ferroviaire ont été renforcées par Transports Canada depuis, des trains de matières dange­reuses passent encore aujourd’hui au milieu des centres urbains, d’où l’impor­tance de sensibiliser les municipalités à la nécessité d’avoir de solides plans de mesures d’urgence en cas d’accident.

Urgence environnementale

Le brut s’était infiltré dans les sols et les égouts sur une trentaine d’hectares, l’équivalent de 40 terrains de soccer. Et une partie a fini… dans l’eau. Au total, 100 000 litres ont atteint le lac Mégantic, puis la rivière Chaudière, a estimé le ministère de l’Environnement.

Évidemment, une grande quantité du pétrole déversé a tout simplement brûlé. « C’est bête, ce que je vais dire, mais s’il n’y avait pas eu d’incendie, on aurait été ailleurs en termes de quantités épandues [elles auraient été beaucoup plus élevées] », relève Michel Rousseau, sous-ministre adjoint au ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs (MELCCFP).

Arrivé sur le site dès le matin, il était chargé de coordonner les activités ministérielles. « Habituellement, quand il y a un déversement, on le réduit à la source dès le départ. Mais dans ce cas-là, c’était loin d’être évident, se remémore-t-il. Les tuyaux d’égout en plastique avaient fondu… C’était vraiment un désastre. »

Des estacades (barrières flottantes) ont rapidement été installées sur la rivière Chaudière afin de récupérer le pétrole qui flottait à la surface de l’eau. Photo d’archives : La Presse Canadienne

Dès les premières heures, les spécialistes en urgences environnementales avaient installé des estacades sur le lac et la rivière. Ces barrières flottantes servent à retenir le pétrole qui flotte en surface, pour qu’on puisse ensuite le pomper. Mais ce n’est pas une solution parfaite, surtout dans une rivière turbulente.

Le barrage Mégantic, utilisé pour contrôler les inondations, a aussi été mis à contribution. À l’endroit où le lac Mégantic se jette dans la rivière Chaudière, le débit a été réduit de 25 m3/s à 3 m3/s, ce qui a permis de limiter les écoulements vers la rivière, mais pas de les empêcher.

Les villes en aval (Saint-Georges, Sainte-Marie et Lévis) ont dû puiser leur eau ailleurs jusqu’en septembre, près de trois mois plus tard. Heureusement, à Lac-Mégantic même, les puits muni­cipaux n’avaient pas été contaminés.

Des nappes de pétrole étaient visibles partout sur la rivière Chaudière dans les jours suivant le déversement du 6 juillet 2013, notamment à Saint-Georges. La ville a dû fermer sa prise d’eau potable. Photo d’archives : La Presse Canadienne

Pendant plusieurs jours, du pétrole était visible à la surface de l’eau, formant des nappes d’iridescence – ces flaques « arc-en-ciel » typiques d’une eau contaminée par des hydrocarbures. On en a observé jusqu’à Charny, près de Québec, à 185 km en aval.

« Mais tout cela est passé assez rapidement. Après quelques jours, on ne mesurait plus d’hydrocarbures dans l’eau », précise David Berryman, biologiste au MELCCFP. Puisque le pétrole déversé était très volatil et que la Chaudière est une rivière dynamique, une partie du produit s’évaporait.

Le reste formait une émulsion qui coulait dans les sédiments au fond de l’eau. À l’automne 2013, la contamination du fond de la rivière a d’ailleurs été jugée « importante et de grande étendue » par les scientifiques du ministère, qui ont détecté dans les sédiments des concentrations d’hydrocarbures nuisibles à la vie aquatique, et ce, jusqu’à 80 kilomètres en aval de Lac-Mégantic. Situa­tion préoccupante, car dès qu’on agite les sédiments, ceux-ci relâchent le pétrole, ce qui pose un risque de contaminations subséquentes, notamment lors des crues.

Le système de traitement des eaux usées de Lac-Mégantic ayant flanché après avoir été contaminé, des eaux usées ont aussi été déversées dans la rivière sans traitement pendant un certain temps. « Dans tout l’événement, c’était un moindre mal… » dit Michel Rousseau, avec philosophie.

Opération nettoyage

L’opération de nettoyage a débuté rapidement après le déversement, d’abord gérée par la compagnie ferroviaire MMA, propriétaire du chemin de fer, puis par le ministère de l’Environnement après la faillite de l’entreprise quelques semaines après le drame.

L’ingénieur Christian Gosselin est arrivé à Lac-Mégantic environ une semaine après la catastrophe. Ce spé­cialiste en réhabilitation de sites contaminés est directeur de projets pour la firme de consultants Golder. De juillet à décembre, ses collègues et lui se sont relayés sur le site, dix jours à la fois. Les travaux de nettoyage se déroulaient jour et nuit, sept jours sur sept.

« Au début, on laissait les inter­venants d’urgence ramasser le pétrole par pompage. Il y en avait tellement, il y en avait partout… Dans les égouts, nous avons bouché des conduites, changé des conduites, aménagé des conduites temporaires », toujours dans le but d’intercepter le produit, dit Christian Gosselin. « Une fois le plus gros ramassé, notre rôle était de comprendre par où passait le pétrole pour se rendre jusqu’au lac, afin de contenir la contamination », explique-t-il. Cette caractérisation a nécessité 116 forages, 320 tranchées d’exploration, et l’ana­lyse de 1200 échantillons de sols et de 125 autres d’eau souterraine.

Résultat ? À Lac-Mégantic, le sol naturel est plutôt argileux, ce qui a empê­ché le pétrole de migrer en pro­fondeur et a protégé les sources d’eau souterraines. Mais autour des infras­tructures (aqueduc, égout, chemin de fer), le sol se composait plutôt de remblais grossiers, beaucoup plus perméables, qui ont « agi comme des éponges » et comme « chemins préfé­rentiels » pour que le pétrole rejoigne les cours d’eau, précise l’expert.

Des centaines de milliers de mètres cubes de sols contaminés du centre-ville ont été excavés, puis remplacés par des sols neufs, une opération qui a pris des mois. Les sols contaminés ont été traités par la suite sur un terrain municipal situé dans la zone industrielle de Lac-Mégantic.

Aux grands maux, les grands moyens. Sur la rivière, des dizaines de personnes ont d’abord nettoyé les berges. On délogeait le pétrole – qui flottait ensuite jusqu’aux estacades pour y être pompé – à l’aide de puissants jets d’eau : « des tuyaux de pompiers », se rappelle Véronique Brochu. En septembre 2013, prêtée par son employeur, elle a participé aux échantillonnages du benthos sur la rivière Chaudière. « On avait de la misère à trouver des invertébrés, il ne restait plus rien. » Le pétrole n’était pas seul en cause : le lit de la rivière avait visiblement été perturbé par le nettoyage musclé. Alors que les roches y sont bien assises normale­ment, plus « rien ne tenait en place. Des pierres d’un mètre de diamètre étaient cham­branlantes ».

Des poursuites qui s’étirent

La tragédie a coûté au moins 325 millions au gouvernement québécois, dont 117,5 millions uniquement pour le nettoyage du centre-ville et de la rivière Chaudière. De cette somme, 192 millions ont pu être récupérés par le gouvernement provincial grâce aux poursuites judiciaires intentées notamment contre les compagnies pétrolières et ferroviaires ayant vendu, expé­dié, acheté et transporté le pétrole. La majorité ont accepté de contribuer au Fonds d’indemnisation en échange d’un retrait des poursuites à leur endroit. Seul le Canadien Pacifique refuse de contribuer et conteste toujours sa responsabilité dans l’accident. Un juge de la Cour supérieure lui a donné raison en décembre 2022. Les victimes, les compagnies d’assurances et le gouvernement ont interjeté appel. Si l’appel est accueilli, le Canadien Pacifique pourrait être condamné à verser des sommes supplémentaires aux victimes, aux compagnies d’assurances et au gouvernement. Sinon, ce sont les contribuables qui épongeront la facture restante, qui n’est pas couverte par le Fonds d’indemnisation.

Trouver l’équilibre

C’est tout un paradoxe : même essentielles, plusieurs mesures prises à la suite du déversement (fermeture du barrage, utilisation de mousses ignifuges, nettoyage) ont eu, elles aussi, des effets néfastes sur l’environ­nement… « Au fil des jours, la méthode de travail se raffinait pour préserver le plus possible le milieu », raconte Michel Rousseau. La végétation, d’abord coupée, a par la suite été simplement nettoyée. Et les jets des boyaux de pompier ont été remplacés par la méthode du « déluge » : des gicleurs faisaient tomber une pluie de fines gouttelettes au-dessus de la berge.

Dans la rivière, la biologiste Christine Guay, également employée chez Golder, travaillait à ramasser et à identifier les poissons morts, notamment. Une centaine sur deux mois. « Une partie de la mortalité était due au pétrole, mais la baisse de débit dans la rivière a aussi pu jouer comme cause indirecte, en augmentant la température et en diminuant la teneur en oxygène de l’eau. »

« Il n’y a pas eu de mortalité massive de poissons, d’oiseaux ou d’autres organismes, contrairement à ce qu’on a pu voir dans d’autres déversements », précise le biologiste David Berryman. Les poissons ont tout de même été affectés : un tiers d’entre eux montraient des anomalies (déformations, lésions, érosion des nageoires), même plusieurs années après la tragédie, ont indiqué les rapports du Comité expert coordonné par M. Berryman.

Mis sur pied à l’automne 2013 et regroupant une vingtaine de professionnels, ce comité a commandé des dizaines d’études sur le terrain, menées de 2013 à 2016, concernant le suivi de la contamination résiduelle de la rivi­ère Chaudière par les hydrocarbures. Des études indépendantes ont aussi été menées par plusieurs universités québécoises.

Mais comment savoir si on a effectué les bonnes analyses ? Le pétrole contient des centaines de molécules chimiques et d’additifs, dont un bon nombre ont des effets néfastes sur la santé humaine ou celle de l’écosystème. Dans le feu de l’action, aurait-on pu « échapper » des contaminants ? « La dégradation du pétrole crée toutes sortes de sous-produits. Mais ça deviendrait extrêmement complexe de suivre tous ces composés ; ça pourrait être une quête sans fin. Alors, le raccourci qu’on prend, c’est de mesurer l’état des communautés de poissons et des communautés benthiques. Si elles sont en bon état de santé, ça veut dire que c’est correct. Dans le cas contraire, il faut investiguer », explique David Berryman.

Ce fut le cas au kilomètre 4,5 de la rivière Chaudière, non loin de Lac-Mégantic. À cet endroit, la rivière fait un virage en épingle, ce qui force l’eau à ralentir et crée une zone d’accumulation de vase très fine qui contenait une grande quantité de pétrole. Des travaux de dragage y ont été effectués à l’été 2014 pour retirer les sédiments contaminés. Mais pas ailleurs, même si certains l’avaient demandé. Encore une fois, on voulait s’assurer de ne pas faire plus de dommages que de bien. « C’est un équilibre, il faut que le gain environnemental en vaille la peine. C’est pour ça que c’est le seul endroit où on a fait des travaux aussi importants », explique le sous-ministre adjoint Michel Rousseau.

Ailleurs, la contamination n’est présente que par « patchs », dit David Berryman. « Et la contamination y diminue au fil des ans. Veut, veut pas, de l’eau passe 24 h sur 24 dans la rivière. Les crues printanières sont fortes et brassent le fond. Donc, il y a un nettoyage naturel. » Vu cette atténuation, le dernier rapport du Comité expert, publié en octobre 2017, recommandait de ne reprendre les échantillonnages qu’après cinq ans, en 2022 (ils auront finalement lieu cet été).

Et maintenant?

Les mois ayant suivi la tragédie auront donné lieu à de remarquables élans de solidarité. Tout le monde voulait aider. « Les gens voulaient bien faire, donner beaucoup, mais il ne fallait pas les amener à l’épuisement non plus. C’était un gros projet avec beaucoup d’émotions », constate la biologiste de la firme Golder Christine Guay.

Le centre-ville de Lac-Mégantic a été reconstruit, et un mémorial sobre a été aménagé sur les lieux de l’accident. La décontamination des sols s’est terminée en 2017. Mélangés à des matières résiduelles fertilisantes (boues issues du traitement des eaux usées, poussières des cimenteries ou cendres de bois), les sols traités ont servi à revégétaliser des montagnes de résidus miniers à Val-des-Sources (anciennement Asbestos) et à Thetford Mines.

Même la voie ferroviaire de contournement, longtemps réclamée, devrait finalement être construite sous peu à l’écart de la ville, afin que le train cesse de venir chaque jour narguer la popu­lation. Transports Canada a envoyé les premiers avis d’expropriation l’hiver dernier, non sans contestations quant au tracé final retenu. L’impact de la tragédie reste toutefois bien présent chez les Méganticois et Méganticoises, dont les souvenirs sont encore vifs.

L’abondance et la diversité des organismes récoltés reflètent les perturbations physiques (fluctuations du niveau d’eau, température) ou chimiques du milieu. Ici, un membre de la famille des Ephemerellidae, aussi appelées « mannes ». Ces dernières sont très sensibles à la pollution. Photo: Donald Robitaille/OSA

Du côté de la Chaudière, conformément aux recommandations du Comité d’experts, le ministère de l’Environ­nement retournera cet été échantillonner les sédiments sur 130 stations couvrant les 80 premiers kilomètres de rivière pour la première fois depuis six ans. Les prélèvements de benthos (16 stations) et de poissons (10 stations) se concentreront dans le haut de la rivière, là où la situation était plus préoccupante. Les résultats seront rendus publics en 2024, le temps de mener les analyses et d’interpréter les données. Mais Michel Rousseau et David Berryman sont confiants.

Même son de cloche du côté du COBARIC. « Je vais être curieuse de voir les résultats des échantillonnages de cet été. Mais nos suivis benthos des six dernières années indiquent une bonne qualité de l’eau », souligne Véronique Brochu.

Elle est davantage préoccupée par d’autres sujets, dont les espèces exotiques envahissantes, l’érosion des berges et le suivi des résidus de pesticides dans l’eau, lequel n’est pas fait régulièrement par le Ministère, et qui coûte trop cher pour un petit organisme comme le sien.

Le lac Mégantic aussi est confronté à des problèmes qui n’ont rien à voir avec le drame, explique Robert Mercier. L’ex-directeur du Service de l’environnement de Lac-Mégantic, retraité depuis 2016, préside maintenant l’Association pour la protection du lac Mégantic et son bassin versant. « Les gens ont vu le lac en flammes, donc, dans l’esprit populaire, il est contaminé. On m’en parle encore régulièrement. »

Mais pour Robert Mercier, « la démonstration scientifique a été faite ». Deux études sont arrivées aux mêmes conclusions : le pétrole n’a touché qu’une petite portion du lac, et les dépassements observés pour quelques substances seraient plutôt dus au passé industriel de la ville. Bref, la priorité, c’est plutôt d’assurer la conservation des derniers espaces naturels autour du lac. Un travail de longue haleine, mené ici aussi avec des moyens modestes.

Car une fois les crises passées, il reste un défi plus subtil, mais tout de même colossal : celui de protéger nos lacs et nos rivières contre les menaces ordinaires.

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