Illustration: Sophie Benmouyal
Évaluer l’impact environnemental et social des entreprises cotées en bourse est un défi de taille. Tour d’horizon des enjeux soulevés par une finance qui se veut plus verte et plus responsable.
Voudriez-vous investir vos économies dans des placements reliés à des entreprises polluantes qui ne respectent pas leurs employés… ou plutôt l’inverse ? De plus en plus de personnes voient l’investissement comme une façon de promouvoir un avenir plus vert et plus juste.
Pour permettre aux investisseurs et investisseuses de faire fructifier leur argent tout en restant fidèles à leurs valeurs, un indice a été créé : la cote ESG. Cette dernière évalue les entreprises selon leur gestion des enjeux environnementaux (émissions de gaz à effet de serre, effets sur la biodiversité, etc.), sociaux (diversité, sécurité des travailleurs et travailleuses, impacts sur la communauté) et de gouvernance (éthique, intégrité, structures politiques de l’entreprise).
Au cours des dernières années, les facteurs ESG ont pris de plus en plus d’importance dans le marché financier. En 2022, 79 % des grandes entreprises cotées en bourse ont rapporté leur bilan social et environnemental, comparativement à 18 % en 2002.
En principe, inciter les entreprises à intégrer ces questions dans leur gestion pourrait propulser la transition écologique tout en assurant une croissance économique durable. En réalité, les effets des stratégies ESG restent ambigus. Écoblanchiment, manque de transparence et de régulation : une méfiance demeure devant les promesses des fonds à la cote ESG favorable. D’autres critiques associent plutôt les critères ESG à une dérive woke.
Pour discuter des défis et de l’avenir des investissements responsables, nous avons contacté Iwan Meier, directeur de la nouvelle Chaire de recherche en finance durable de HEC Montréal, lancée plus tôt cette année.
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Québec Science : Qu’entend-on par finance durable ?
Iwan Meier : La finance durable représente toutes les activités financières qui tiennent compte des facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). De cette manière, les investisseurs peuvent orienter leurs décisions en se basant sur les performances financières des entreprises, mais aussi sur leur gestion des facteurs ESG. Cela encourage les entreprises à prendre ces enjeux au sérieux.
QS Quels sont les principaux défis en finance durable ?
IM Tout d’abord, les entreprises doivent divulguer beaucoup d’informations pour que les fournisseurs de données financières puissent analyser leur performance ESG. Et il faut que ce soit des informations justes. De plus en plus d’entreprises participent à ce processus, mais il reste encore du travail à faire parce qu’on manque de réglementations. Ces dernières permettraient aussi de mieux définir ce qu’est un produit vert en finance, ce qui est important pour limiter l’écoblanchiment.
QS Les entreprises sont-elles obligées de divulguer des informations concernant les facteurs ESG ?
IM L’Union européenne a adopté une réglementation là-dessus en 2020, mais il n’y en a pas encore au Canada ni aux États-Unis. C’est plutôt le secteur financier lui-même qui incite les entreprises à divulguer ces informations. Par exemple, le Groupe de travail sur l’information financière relative aux changements climatiques est une initiative non gouvernementale qui donne des recommandations pour améliorer la transparence des entreprises en ce qui concerne les enjeux liés au climat.
C’est aussi un enjeu de réputation. Si une compagnie ne divulgue pas ses émissions de CO2 par exemple, ça peut être interprété comme de la dissimulation et cela pourrait nuire à ses profits. Alors, même s’il n’y a pas encore de réglementation, c’est encourageant de voir que de plus en plus d’entreprises tiennent compte des enjeux ESG simplement parce que les investisseurs le demandent.
QS On critique souvent le manque de « comparabilité » de la cote ESG. Qu’est-ce que cela signifie ?
IM On a de plus en plus de données sur la gestion des enjeux ESG dans les entreprises, mais on n’a pas encore de façon standardisée de les mesurer. Il faut trouver des manières d’uniformiser l’information pour qu’on soit capable de comparer les entreprises entre elles et à travers le monde. Le problème est donc que la même entreprise peut recevoir une cote ESG très différente selon le bureau de notation qui l’évalue.
Par exemple, un article du Wall Street Journal de 2018 soulignait que la compagnie pétrolière ExxonMobil était parfois mieux classée que Tesla, qui construit des voitures électriques. C’était il y a quelques années… mais c’est encore vrai aujourd’hui.
QS Pourquoi l’évaluation des critères ESG n’est-elle pas uniforme ?
IM Il n’y a pas encore de standard établi sur la manière de mesurer le score ESG. Si on prend le critère E [environnement], on voit que tous les bureaux de notation n’ont pas la même méthode de calcul.
Par exemple, il y a plusieurs niveaux d’émissions de carbone : les émissions directes et celles dites indirectes, qui proviennent de la consommation d’énergie de la compagnie, mais aussi les émissions liées à l’utilisation du produit par les consommateurs, donc une fois qu’il n’est plus entre les mains de la compagnie. Si un bureau de notation tient compte de ce dernier niveau d’émission, le score E du constructeur de voitures électriques sera meilleur que celui d’une compagnie de voitures à essence.
Un autre défi concerne la pondération des critères pour obtenir ce score. Comment juger de l’importance relative de la sécurité des travailleurs et de l’impact sur la communauté, par exemple ? C’est évidemment très difficile à trancher et ça explique en grande partie pourquoi des bureaux de notation peuvent obtenir des résultats différents.
En plus, les bureaux de notation doivent faire une pondération différente selon le secteur. On présume ainsi que l’enjeu de sécurité au travail est plus important dans le domaine de la construction que dans les banques.
QS La standardisation est-elle en branle ?
IM Oui, on voit que des changements sont en cours dans l’industrie. Par exemple, l’International Sustainability Standards Board s’est installé en 2022 à Montréal. C’est une organisation [annoncée en 2021 lors de la COP26] qui a pour objectif de développer de nouvelles normes pour standardiser les rapports ESG. Pour les rendre uniformes comme un rapport de comptabilité.
QS Plusieurs dénoncent le fait que la cote ESG ne serve pas vraiment à protéger l’environnement, mais plutôt à protéger les investissements. Ces critiques sont-elles justifiées ?
IM Certainement. Mais j’ajouterais que, maintenant, les investisseurs veulent avoir des produits qui respectent les normes environnementales, sociales et de gouvernance. Un bon acteur dans le secteur financier doit offrir des produits satisfaisants sur ces plans.
De plus, les investissements nécessaires pour réussir la transition vers une économie plus écologique et plus juste sont énormes. Le rôle du secteur financier, c’est donc de trouver des façons d’innover pour financer cette transition.
L’objectif est de trouver l’équilibre entre les aspects économique et écologique, mais on ne doit jamais oublier qu’on parle ici de compagnies privées. Pour qu’une entreprise soit viable, elle doit investir dans des projets qui génèrent un certain revenu. Avec ses revenus, elle peut ensuite investir en recherche, pour améliorer les processus de production et réduire son empreinte environnementale, par exemple.
Et pour maximiser ses rendements, l’entreprise doit prendre en compte le risque climatique, un enjeu majeur qui peut affecter sa performance. Le secteur financier a donc tout intérêt à prendre l’environnement au sérieux.
QS Qu’entendez-vous par « risque climatique » ?
IM Avec les changements climatiques, de nouveaux enjeux apparaissent sur le plan du risque financier. Un événement lié à la crise climatique – une canicule, par exemple – peut entraîner des pertes importantes pour une entreprise. De plus, si une nouvelle réglementation fait augmenter le prix associé à la pollution, l’entreprise qui a un bon plan environnemental sera moins exposée à ce risque. Les gestionnaires doivent informer les investisseurs à ce propos.
QS Certaines personnes jugent que la cote ESG est une lubie woke ou encore une façon de financer le programme politique de la gauche. Qu’en pensez-vous ?
IM Je pense que l’ESG n’a pas d’orientation politique en soi. Il existe des preuves scientifiques irréfutables que les changements climatiques sont causés par les activités humaines, comme l’utilisation de combustibles fossiles. Et, malheureusement, ces changements climatiques ne sont pas une lubie. Les entreprises s’adaptent à cette nouvelle réalité, et même un gestionnaire qui n’a pas de préférence particulière pour un programme politique vert prendra en compte les impacts et les occasions commerciales potentiels d’une transition vers une économie neutre en carbone afin de maximiser la valeur de l’entreprise.
Pour ce qui est de l’aspect social, il a été démontré il y a plus de 10 ans qu’investir dans des entreprises figurant sur la liste des 100 meilleures compagnies où travailler aux États-Unis de Fortune offrait un meilleur rendement. De même, les entreprises sont conscientes que les problèmes de santé et de sécurité au travail peuvent être coûteux, donner lieu à des litiges et nuire à leur réputation, ce qui diminue également la valeur de l’entreprise.
Enfin, une abondante littérature scientifique documente la valeur d’une bonne gouvernance.
QS De plus en plus de scientifiques s’entendent sur le fait que la crise environnementale est causée par un système économique basé sur une croissance infinie alors que les ressources naturelles sont limitées. Votre chaire de recherche explorera-t-elle les questions d’économie de sobriété ?
IM Non, car ce n’est pas notre mandat. Pour faire la transition vers une économie carboneutre, le financement doit venir de quelque part. C’est surtout ça, mon intérêt et l’intérêt de la finance durable : trouver la meilleure façon de financer cette transition.