Un feu qui faisait rage en juin 2023 au nord de la communauté atikamekw d’Opitciwan. Photo : Renaud Philippe
En 2023, les feux de forêt auraient émis plus d’un milliard de tonnes de CO2 au pays. La forêt canadienne peut-elle encore être notre alliée dans la lutte contre les changements climatiques ?
Lors d’une conférence de presse tenue en août dernier, Michael Norton, directeur général du Centre de foresterie du Nord de Ressources naturelles Canada, présentait un tableau comparant l’étendue des incendies de forêt des dernières années. Pour la troisième fois depuis le début de l’été, il avait dû allonger l’axe des ordonnées pour y inclure l’année en cours… À cette date, c’était déjà près de 4 % de la forêt canadienne qui avait été ravagée. À la mi-septembre, le bilan frôlait les 5 %.
Si les arbres ont la capacité de capter et de stocker du carbone, ils le relâchent lorsqu’ils sont brûlés ou qu’ils se décomposent. Depuis des années, les perturbations naturelles et anthropiques ont fait de la forêt canadienne une source émettrice de gaz à effet de serre (GES). L’été 2023 aura été celui de tous les records en matière de feux.
Sur la côte Ouest, les feux ont touché le projet de compensation carbone BigCoast Forest Climate Initiative, brûlant près de 100 hectares (sur 40 000) de sa plantation, d’après Bloomberg News. Au Québec, l’organisme Carbone boréal reportait que deux incendies avaient affecté des plantations faisant respectivement 15,5 et 57 hectares.
Si ces incendies sont évidemment dramatiques, les dommages subis par ces deux projets sont relativement faibles. Chez Carbone boréal, les flammes ont attaqué des zones dites tampons, soit des plantations supplémentaires créées justement pour amenuiser le risque que des perturbations naturelles entraîne la perte du carbone que l’on a promis de capter. Ces zones seront regarnies lors d’un prochain reboisement, en 2024.
Claude Villeneuve, directeur de la Chaire en écoconseil de l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC), à laquelle est associé Carbone boréal, tentera de tirer des données scientifiques de ces événements. « La chance dans notre malchance, c’est qu’en 2021, on avait mesuré tout le carbone [capté par ces plantations]. On va donc pouvoir mesurer exactement combien de CO2 a été relâché à partir de l’événement qui s’est produit. »
Le carbone capté ne s’envole toutefois pas nécessairement en fumée. Dans les zones où les incendies ont été de moindre intensité, du bois peut être récupéré pour fabriquer certains produits, ce qui permet d’épargner d’autres arbres encore bien vivants. Le charbon au sol, qui ne se décompose pas, fait aussi figure de carbone séquestré. Carbone boréal pourra également étudier la régénération de ces zones avec et sans aménagement pour mieux comprendre la capacité de la forêt à se remettre de tels événements.
Une science qui gagne en importance au fur et à mesure que les feux se font plus fréquents. « Plusieurs modèles prédisent que l’on aura une forêt plus ouverte, explique Alison Munson, professeure à la Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique de l’Université Laval. La capacité d’une aire à soutenir des arbres sera moins grande, on y retrouvera plus d’arbustes et moins de canopées. »
Une mauvaise nouvelle pour la foresterie, pour qui des massifs denses signifient plus de rentabilité. Si les façons de faire de l’industrie peuvent être critiquées, le bois demeure un matériau qui séquestre du carbone, en plus de pouvoir remplacer avantageusement des produits du pétrole, du béton et de l’acier, dont la production génère énormément de GES. Aussi, pour utiliser pleinement le potentiel de lutte contre les changements climatiques de la forêt, faudrait-il qu’elle s’adapte. « Il faut penser à se concentrer sur de plus petits territoires, que l’on récolte de manière plus intensive et plus près des scieries », indique Alison Munson.
La professeure croit également que l’industrie devra se concentrer davantage sur la récupération de bois après perturbation dans les années à venir. De qualité moindre, ce bois demeure pertinent pour de nombreux usages. Sa collecte permettrait de réserver les arbres non touchés par les feux pour des produits de longue durée, comme le bois d’ingénierie.
Selon les données colligées par Jean-François Boucher, professeur en écoconseil à l’UQAC, la forêt mondiale emmagasine en moyenne 11,4 gigatonnes d’équivalent de dioxyde de carbone chaque année. À son avis, ce potentiel pourrait doubler, malgré les feux. « C’est le seul puits de carbone que l’on peut gérer, souligne-t-il. On peut l’accroître en augmentant les superficies boisées, mais aussi grâce à des aménagements cohérents avec l’absorption de carbone. »
Mais pour y arriver, il y a encore loin de la coupe aux lèvres. La volonté politique ne semble pas évoluer au rythme des conclusions des spécialistes. Québec Science a demandé aux gouvernements provincial et fédéral s’ils avaient des plans pour compenser les immenses émissions de carbone provoquées par ces incendies. D’un côté comme de l’autre, on a répondu par la négative, même si l’on soutient vouloir procéder à des aménagements pour s’adapter à la nouvelle réalité.