La cofondatrice d’Équiterre, Laure Waridel. Illustration: Paul Bordeleau
Entrevue avec Laure Waridel, cofondatrice du groupe Équiterre.
Vous estimez que les indicateurs économiques que nous utilisons sont erronés?
Les indicateurs qui sont utilisés pour nous orienter vont souvent à l’encontre de l’intérêt commun. Par exemple, lorsqu’une entreprise annonce des licenciements, la valeur de ses actions aura tendance à augmenter en bourse. Comme s’il y avait quelque chose de positif à ce que des gens perdent leur emploi. Cela illustre bien la « déconnexion » de l’économie de son terreau social. C’est aussi le cas sur le plan environnemental. Si le prix du pétrole augmente, il devient rentable d’en extraire encore plus; à partir des sables bitumineux, par exemple. Il peut certes y avoir des emplois créés et des gains à court terme pour certains actionnaires qui en tirent profit, mais pour l’ensemble de la société, il y a un coût environnemental et social à considérer.
Les citoyens ne sont-ils pas désabusés?
Les événements du printemps dernier au Québec me donnent beaucoup d’espoir. Ce grand réveil a poussé bien des gens à réfléchir et à se politiser. Plusieurs disaient: «Les étudiants sont des enfants gâtés qui ne veulent pas payer.» Mais les chiffres ont démontré qu’à long terme, la gratuité scolaire serait un choix plus rentable. Plus les gens étudient, plus leur revenus – et donc leur contributions aux impôts – tendent à augmenter. Une population plus éduquée est plus égalitaire, plus en santé et expérimente moins de problèmes de criminalité. Tout cela permet des économies importantes.
Pour une meilleure prise de conscience de tous les enjeux, il faut un décloisonnement des savoirs. Nous avons fait énormément de progrès, d’un point de vue technologique, dans nombre de disciplines scientifiques, mais on n’écoute relativement peu les chercheurs en sciences humaines. Ceux-ci passent pourtant leur vie à analyser des enjeux sociaux. Lorsque des médecins s’expriment à propos d’une maladie, on a tendance à les écouter. C’est pareil lorsqu’un mécanicien identifie un problème technique dans une voiture. Pourquoi écoute-t-on si peu nos sociologues et nos philosophes?
[Alors que nous discutions, un grand jet surgit des flots face à nous. Une baleine à bosse! Une rareté. «C’est extraordinaire! D’habitude, ce sont surtout des rorquals et des bélugas que l’on peut voir», me fait remarquer Laure Waridel en appelant ses enfants pour qu’ils viennent admirer le spectacle.]
La nature semble très importante dans votre vie.
Il y a souvent des tempêtes à l’île Verte. On vit avec les éléments. Et c’est si puissant que l’on ne peut que se sentir petit. Quand on est en ville, dans un environnement transformé, on se sent dominant. Mais quand on est seul dans la nature, on réalise que l’on fait partie d’un tout.
En revenant au Québec, après avoir passé deux ans en Suisse, j’ai constaté combien l’accès à la beauté est difficile chez-nous. Il faut souvent faire des kilomètres en auto pour accéder à la nature. En Suisse, il est possible partout de trouver un petit chemin qui nous conduit au village voisin. Ces sentiers passent souvent sur des terrains privés, parfois à quelques mètres des maisons. Chez nous, il faut même payer pour entrer dans nos parcs naturels alors que c’est une richesse commune. On oublie la valeur du partage.
Mon garçon m’a un jour donné une bonne leçon. Au retour d’un voyage, j’avais acheté deux livres que je comptais offrir à mes enfants. Un pour lui, et un pour sa petite sœur. J’ai dit à Colin: «Je t’ai rapporté un livre et j’en ai aussi apporté un pour Alphée.» Il m’a répondu: «J’ai une meilleure idée, maman. Tu nous donnes les deux à nous deux, comme ça on en a deux chacun.» Comme quoi on peut être plus riche en partageant.
Comment voyez-vous la suite des choses d’ici 2050?
Il faut d’abord briser le mythe selon lequel on n’a pas les moyens de faire des changements. Le Québec a tout ce qu’il faut pour devenir un modèle de développement durable à l’échelle de la planète. Nous avons une population de plus en plus éduquée. Nous disposons de ressources naturelles extraordinaires et d’une culture foisonnante. À l’échelle internationale, nous sommes perçus comme des innovateurs. Je pense qu’avec du courage, il y a moyen de replacer le bien commun au centre de nos décisions individuelles et collectives.
Si on veut relever les défis qui nous attendent, nous n’avons pas le choix de reconnecter l’économie à la réalité environnementale et sociale.
Si on a les moyens de le faire, d’où vient le blocage?
Les humains sont naturellement résistants aux changements. Nous sommes des êtres d’habitudes. Être les premiers à faire quelque chose de différent peut être insécurisant. En ce moment, les institutions ne suivent pas. En plaçant les lois du marché au-dessus de tout, c’est l’intérêt du plus fort qui prime: cela va à contre-courant de l’esprit d’innovation. On défend le libre marché. Mais est-ce vraiment un marché libre quand un tout petit nombre d’entreprises le contrôlent et font passer leurs profits avant le bien commun?