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14 mars 2023
Temps de lecture : 3 minutes

Le poisson-lune: un étrange visiteur dans le Saint-Laurent

Le poisson-lune ressemble à un « tronc » (ou à une grosse tête circulaire) muni sur le dessus d’une longue nageoire dorsale et, en dessous, d’une autre longue nageoire ventrale. À l’arrière de ce corps, la nageoire caudale est formée par une bande ondulée allant de haut en bas. Il adore les « bains de soleil », et il n’est pas rare qu’on le voie couché à l’horizontale à la surface pour se faire réchauffer. D’ailleurs, son nom anglais est sunfish, le « poisson-soleil ». Cette photo a été réalisée au large d’Halifax en 2018. Photo: Nick Hawkins/Nature Picture Library

Des poissons-lunes en cavale se retrouvent parfois dans le Saint-Laurent. Qui sont-ils ?

L’été dernier, des passants ont découvert le cadavre d’un poisson-lune gisant sur la plage de Métis-sur-Mer, en Gaspésie. Imaginez leur surprise devant ce gros animal énigmatique !

Le poisson-lune commun ou môle (Mola mola) n’est pas un poisson communément rencontré dans les eaux froides du Saint-Laurent. Et pour cause : c’est une espèce pélagique des mers tropicales, subtropicales et tempérées.

Pour autant, ce poisson géant n’en est pas à sa première visite dans les eaux canadiennes. Les pêcheurs du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse en capturent à l’occasion, les premières observations ayant été rapportées dans les années 1940. Quelques échouages ont aussi été signalés dans le Bas-Saint-Laurent au fil des ans.

Cette carcasse a été découverte sur une plage de Bonaventure en 2013. Amphibia-Nature l’a mesurée : le spécimen faisait 2,46 m de la nageoire ventrale à l’extrémité de la nageoire dorsale. Photo: Martin Ouellet/Amphibia-Nature

Les observations semblent toutefois s’y multi­plier. En 2015, la biologiste Lyne Morissette, cheffe d’une mission scientifique à bord du voilier Roter Sand, observe par deux fois des poissons-lunes nageant dans le Saint-Laurent, tandis qu’un individu s’échoue à Trois-Pistoles. En 2017, des pêcheurs font état de plusieurs observations dans l’estuaire et le golfe. En août 2019, un poisson-lune de 2 mètres de long est observé par des naturalistes lors d’une patrouille dans les eaux côtières du parc national de l’Île-Bonaventure-et-du-Rocher-Percé en Gas­pésie. En novembre 2020, une carcasse de 142 kilos est découverte sur une plage de l’Île-du-Prince-Édouard. Laura Bourque, pathologiste vétérinaire du Réseau canadien pour la santé de la faune, a effectué une nécropsie et estimé que le poisson avait succombé à une hypothermie.

Pour certains spécialistes, la présence accrue de ce poisson dans nos régions serait associée au réchauffement climatique. Ce dernier « pourrait avoir un rôle à jouer », selon Martin Ouellet, vétérinaire pour le groupe de recherche Amphibia-Nature. Mais une autre explication toute simple est probable. « Les poissons-lunes doivent manger beaucoup de méduses, et le Saint-Laurent semble riche en la matière à certaines périodes : surtout à la fin de l’été et en automne, soit exactement quand on a des observations. »

Le spécialiste remet par ailleurs en doute l’idée d’une hausse de la présence du poisson. « Le réseautage est meilleur aujourd’hui, constate celui qui effectue un suivi de cette espèce depuis 2003. Avant, les observations restaient dans les chaumières : il était difficile de faire de la photo et il n’y avait pas de numéro 1 800 pour déclarer un spécimen. Maintenant, tout le monde a un cellulaire dans sa poche pour faire une photo à diffuser sur les réseaux sociaux, et notre ligne téléphonique est de plus en plus connue. » Il n’est donc pas prêt à par­ler d’une haus­se du poisson dans nos eaux. D’ailleurs, l’organisme a recensé 12 ob­servations en 2022, ce qui est somme toute similaire à la moyenne des 20 dernières années.

Illustration : Sophie Benmouyal

Il existe six espèces de poissons-lunes réparties dans toutes les mers et les océans tropicaux, subtropicaux et tempérés de la planète. L’espèce la plus répandue est le poisson-lune commun (Mola mola). Ce poisson mesure en moyenne 1,8 mètre de long, 2,4 mètres d’envergure (en hauteur, c’est-à-dire de la pointe de la nageoire dorsale à la pointe de la nageoire ventrale) et peut peser jusqu’à une tonne. Les poissons-lunes sont les plus gros des actino­p­térygiens (poissons osseux). Le poisson-lune de Ramsay (Mola alexandrini) est certainement le géant du genre, qui se prend parfois dans les filets des pêcheurs japonais. Le plus gros pêché au Japon mesurait 2,7 mètres de long et pesait 2,3 tonnes. En septembre 2022, un article scientifique révélait l’identité du « plus gros poisson osseux du monde » : un poisson-lune de Ramsay de plus de 3 mètres et de 2,7 tonnes, trouvé mort aux Açores.

Le poisson-lune « se laisse facilement emporter par des courants chauds dans des régions qui ne font pas partie de sa distribution habituelle », explique le professeur Osame Tabeta, spécialiste des tétraodontidés (dont fait partie le poisson-lune) et chercheur à l’Université des Pêches de Shimonoseki, au Japon. Les poissons qui dérivent sous nos latitudes pourraient aussi être des individus malades ou blessés, qui peinent à nager et qui sont poussés par les vagues sur les côtes.

Et nous, pouvons-nous le manger ? On dit que sa chair bouillie a une odeur infecte, rappelant celle de la colle forte. Avis aux gourmets que cette description ne rebute pas : il est déconseillé de consommer n’importe quelle partie de cet animal. En effet, comme l’expli­que le professeur Tabeta, ce poisson « est étroitement apparenté aux fugus (poissons-ballons et autres tétrodons), très connus pour leurs viscères, qui sont les plus toxiques au monde. La chair du poisson-lune risquerait de provoquer des intoxications ».

De toute façon, il serait ardu de l’attraper. Le poisson-lune est difficile à harponner en raison de la couche cartilagineuse de 8 centimètres d’épais­seur qui se trouve sous sa peau. De plus, le puissant animal peut plonger à une profondeur de 180 mètres en moins d’une minute… De tous les poissons du Saint-Laurent, voire des eaux marines canadiennes, le poisson-lune reste l’une des créatures aquatiques les plus étranges. Qui sait, au cours des étés à venir, peut-être en rencontrerez-vous un en train de faire le plein de soleil à la surface de l’eau ! « La première fois qu’on le voit, ça donne la chair de poule ! » prévient Martin Ouellet.

Pour signaler la présence d’un poisson-lune vivant ou échoué :

Amphibia-Nature
info@amphibia-nature.org
ou 1 877 863-5884

Attention : il faut une photo ou une vidéo à titre de preuve !

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