Photo: Romain Chauvet
Dans la mer Égée, Tilos affirme être la première île « zéro déchet ». Notre collaborateur s’est rendu sur place un an après le début de l’initiative.
Depuis le traversier, Tilos semble être une île comme il en existe bien d’autres en Grèce, avec ses maisons blanches ornées de bougainvilliers roses éclatants au bord d’eaux turquoise. Le constat est différent, une fois les pieds sur terre : des bornes de recharge gratuite pour véhicules électriques, des rues extrêmement propres et de petites poubelles de tri sélectif détonnent avec le reste du pays. « Tout a tellement changé sur notre île, c’est incroyable, j’ai l’impression de vivre dans un autre endroit ! » s’exclame Eirini Chatzifounta, agente communautaire pour Polygreen.
Depuis plus d’un an, cette entreprise a implanté un projet de recyclage des déchets sur l’île de 745 habitants et habitantes (plus 15 000 touristes !), qui s’intitule Just Go Zero Tilos. Fini les grandes poubelles qui débordent, les déchets qui s’envolent et se retrouvent sur les plages. Exit aussi le centre d’enfouissement, qui a été fermé.
Ce sont désormais des véhicules électriques qui sillonnent l’île pour collecter les déchets des résidences et des commerces (séparés selon qu’il s’agit de matières organiques, recyclables et non recyclables). Ils sont ensuite acheminés dans un nouveau centre de tri dans les hauteurs de l’île, où plusieurs mains s’activent pour les classer en vingt-cinq catégories, ce qui leur donne une meilleure valeur. Les matières organiques sont transformées en compost utilisé directement sur l’île, les matières recyclables sont envoyées chez des recycleurs certifiés d’Athènes (l’huile usagée, par exemple, deviendra du biodiesel) et les objets réparables sont traités dans un centre pour l’upcycling sur l’île, où l’on fait aussi de l’art avec certains rebuts. Enfin, les déchets restants seront traités pour servir ensuite de combustible pour des procédés industriels, ce qu’on appelle de la valorisation énergétique. Plus aucun déchet n’est simplement brûlé sur l’île ni enfoui dans le sol, ce qui était le cas auparavant.
Tilos atteint désormais un taux de recyclage de 87 %, soit bien au-delà de l’objectif fixé par l’Union européenne de 55 % à atteindre d’ici 2025. « Ce projet a tout changé : notre vie, notre air et notre environnement », constate Eirini Chatzifounta, native de l’île. Depuis la mise en place de ce projet, plus de 350 tonnes de matières ont été recyclées, contre près de 600 tonnes qui avaient dû être envoyées dans la décharge de l’île en 2021. Évidemment, tout le recyclage n’est pas traité en Grèce : une partie file vers d’autres pays, comme c’est le cas aussi pour le recyclage canadien.
Grâce à une application mobile et à un code QR présent sur les collecteurs de déchets, les citoyens et citoyennes sont en mesure de voir leur taux de recyclage et la quantité de déchets qu’ils produisent. Une sensibilisation qui semble porter ses fruits : au cours de 2022, les habitants et habitantes ont réduit leurs déchets de 40 %, selon Polygreen.
En effet, le projet veut surtout encourager la réduction des déchets, dont le plastique. « L’un des problèmes majeurs à Tilos reste les bouteilles d’eau en plastique [l’eau n’est pas potable sur l’île]. Nous devons davantage sensibiliser les gens à cette question-là et les inciter à l’achat de machines de purification de l’eau, ce qui permettra ensuite d’utiliser des gourdes », explique Eirini Chatzifounta, qui s’est rendue dans l’école de l’île pour informer les plus jeunes. Le projet souhaite réduire de 30 % l’utilisation du plastique et de 20 % la quantité de déchets sur l’île d’ici 2025.
Tilos fait déjà office d’exception dans le monde, mais particulièrement en Grèce, l’un des pires pays de l’Union européenne en matière de recyclage et de compostage des déchets. Seulement 20 % des déchets y étaient recyclés, selon les dernières données disponibles datant de 2019. Plus largement, la question de l’environnement est carrément absente du débat public en Grèce, alors que le pays se trouve dans une des régions du monde les plus vulnérables aux changements climatiques. « Je crois qu’une des explications possibles, c’est peut-être le fait que le pays se trouve dans une crise économique depuis maintenant quinze ans. Les gens pensent beaucoup plus à la façon de boucler leurs fins de mois qu’à la question environnementale », juge Ioannis Spilanis, professeur au Département de l’environnement à l’Université de l’Égée.
Mais Tilos espère bien qu’avec sa certification ville zéro déchet, obtenue à l’été 2023 de l’Union européenne, elle pourra inciter d’autres îles grecques à lui emboîter le pas. Polygreen veut par ailleurs instaurer le même genre de structure aux Émirats arabes unis, l’État visant à devenir « zéro déchet » d’ici 2030.
Une île avant-gardiste

George Pechlivanoglou, directeur général du groupe Eunice. Photo: ROMAIN CHAUVET
Tilos n’en est pas à son coup d’essai. L’île s’était déjà démarquée en 2018 avec un autre projet novateur, celui de devenir autosuffisante en énergie. Elle était autrefois approvisionnée en électricité basée sur le diesel par une île voisine. Désormais dotée d’une éolienne et de plus de 500 panneaux photovoltaïques, Tilos produit aujourd’hui plus de 85 % de son énergie en été et génère même des surplus en hiver, qui sont exportés. « Avant, le système ne fonctionnait pas et il y avait de nombreuses pannes de courant sur l’île, ce qui avait des conséquences financières importantes pour les entreprises touristiques. La différence avec avant est énorme, puisque maintenant le projet génère même des revenus pour la communauté grâce aux surplus », explique George Pechlivanoglou, directeur général du groupe Eunice, à l’origine du projet.
Même si plusieurs études environnementales avaient été réalisées en amont, le projet n’a pas été facile à mettre en place au début, aucune réglementation n’existant encore en Grèce et les réticences étant bien palpables. « Tout le monde était contre ou s’en fichait, puis Tilos est arrivée avec son projet. Avec la publicité que cela a générée, maintenant tout le monde veut faire la même chose ! Ce projet démontre bien que les gens ne devraient pas être effrayés par le développement vert, mais, au contraire, devraient saisir l’occasion pour agir », dit M. Pechlivanoglou.
Forte de son pari novateur, Eunice veut maintenant aller encore plus loin, en installant davantage de panneaux solaires pour que l’île soit autonome toute l’année. Un objectif qui permettrait d’accroître l’exportation des surplus d’énergie et de réduire considérablement la facture énergétique des habitants et habitantes, voire de la rendre quasi nulle.
Tilos a reçu des subventions européennes pour ses projets. Elle n’a pas été soutenue par hasard, mais plutôt en raison de son ouverture. « Les gens ici ont toujours eu une grande ouverture d’esprit. Ils ont à cœur de protéger l’environnement depuis très longtemps. La transition s’est faite naturellement », explique la mairesse de l’île, Maria Kamma, qui se réjouit aussi de vivre
sur une île beaucoup plus propre aujourd’hui. Il faut dire qu’au-delà des projets verts, les habitants et habitantes ont toujours démontré un certain avant-gardisme. Il y a quelques années, l’île avait par exemple accueilli des personnes réfugiées à bras ouverts, alors que le reste du pays et l’Union européenne fermaient les frontières.
La municipalité, qui utilise déjà plusieurs voitures électriques, veut aussi aller plus loin. « Nous voulons maintenant nous concentrer sur l’électromobilité. Nous allons bientôt installer plusieurs dizaines de bornes de recharge sur l’île pour encourager les gens à acheter des véhicules électriques » plutôt qu’à essence.
- De petites poubelles pour trier les déchets ont été installées sur le front de mer pour les touristes de passage à Tilos. Photo: Romain Chauvet
- Dans le centre de tri, les matières sont séparées en 25 catégories et mises sur des palettes en bois en vue d’être acheminées chez des recycleurs spécialisés. Photo: Romain Chauvet
- Des panneaux solaires sont présents aux quatre coins de l’île pour capter le plus d’énergie possible, comme ici aux abords d’un petit port. Photo: Romain Chauvet
- Un véhicule électrique de collecte de déchets en recharge. Photo: Romain Chauvet
Un modèle reproductible ?
Avec de telles initiatives, l’île de 65 km² est devenue un exemple de développement durable dans la région égéenne, ce qui suscite beaucoup de curiosité. « Beaucoup de gens viennent ici pour voir de leurs propres yeux si tout cela est bien réel. Nous nous sentons vraiment comme une source d’inspiration », confie Eirini Chatzifounta.
C’est justement pour voir de ses propres yeux cette île grecque unique que Dawn Euer a traversé l’océan Atlantique. Sénatrice démocrate de l’Assemblée générale du Rhode Island, aux États-Unis, elle est venue en quête d’inspiration pour les îles de son État. « Quand un collègue d’origine grecque m’a parlé de Tilos, j’ai tout de suite été intriguée et j’ai voulu mieux comprendre ce modèle qui semblait si innovant et important. Tilos a beaucoup de similitudes avec le Rhode Island, alors j’espère que nous pourrons nous en inspirer », explique-t-elle, attablée dans un petit café du port de l’île, avant sa visite des installations.
Ce modèle est-il vraiment reproductible ailleurs ? Pour le professeur Ioannis Spilanis, cela dépend surtout de la bonne volonté des autorités et de l’implication des résidents et résidentes. « Tout repose sur la dynamique locale. Il ne faut pas oublier d’inclure les locaux dans ces projets pour augmenter les chances de succès. Il faut installer la question au cœur des débats et persuader les gens. Ça ne se fait pas du jour au lendemain, ça prend du temps. Mais une fois cela fait, c’est gagné. »
Une inspiration pour le Québec ?
Pour Karel Ménard, directeur général du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets, Tilos incarne une application plus poussée de la stratégie des trois R (réduire, réutiliser, recycler). « Ils font ce qu’il faut, avec le réemploi et la réparation. C’est certainement un exemple dont il faudrait s’inspirer… sauf pour l’incinération, qui est extrêmement polluante. » Il réfère ici à la valorisation énergétique. L’organisme qu’il dirige encourage plutôt l’enfouissement dans un site sécuritaire pour les déchets ultimes.
M. Ménard n’est pas étonné qu’un tel projet ait émergé sur une île. « Les insulaires sont plus proactifs en matière de gestion des déchets. Les Îles-de-la-Madeleine, par exemple, font du compostage depuis longtemps. Plus on vit avec nos poubelles, moins on veut en produire. Ce sont d’ailleurs souvent des pays insulaires ou côtiers qui proposent les nouvelles réglementations, comme celles pour interdire le plastique à usage unique, car ils se retrouvent avec des déchets sur leurs plages et doivent gérer les déchets des touristes. »



