COVID-19: une épidémie de chiffres
Illustration: Vigg
À ma connaissance, on ne s’est jamais autant intéressé aux statistiques que pendant la pandémie de COVID-19. Y a-t-il eu plus de cas ici qu’ailleurs ? Plus de morts par million d’habitants ? Si l’on normalise pour annuler l’effet du vieillissement de la population, est-ce que c’est toujours pire chez nous qu’ailleurs ? Et si l’on compte juste les cas et les décès dans les CHSLD ? Cet intérêt se comprend aisément, puisqu’il s’agit de la pire crise sanitaire qu’on a connue depuis longtemps. Mais plus le temps passe, et moins je sais s’il faut en rire ou en pleurer.
Car les chiffres donnent une impression (parfois trompeuse) d’objectivité et de rigueur. Si une statistique appuie une idée, alors on se dit intuitivement qu’elle doit être vraie, voire incontestable. Car qui, sinon des esprits réfractaires aux lumières de la science, oserait contredire des faits chiffrés ? Personne de sensé, se dit-on. Et c’est ainsi qu’on a fait dire beaucoup, beaucoup de choses aux statistiques pendant la pandémie.
Un des meilleurs exemples qui soient est le nombre de décès dus à la COVID-19. Dans les médias, sur les réseaux sociaux et même parmi certains chercheurs, on y a vu un indicateur permettant de savoir si les décisions du gouvernement de François Legault étaient les bonnes. Les décès ont été plus nombreux au Québec qu’ailleurs ? C’est forcément parce que les mesures n’étaient pas suffisantes, ont conclu les uns. Il y a eu un peu moins de morts en Suède que chez nous ? C’est la preuve que le confinement ne donne rien, ont scandé les autres.
Or, ces comparaisons-là sont terriblement moins parlantes qu’il y paraît. On a beau ramener les décès au prorata de la population, faire partir les courbes au même point de la pandémie (le moment où un pays passe le seuil du un décès par million d’habitants par exemple) plutôt qu’à la même date et faire toutes sortes de manipulations pour rendre les données aussi comparables que possible, il reste qu’on se trouve devant des indicateurs qui, malgré leur apparente simplicité, sont influencés par des tonnes de variables enchevêtrées au point de nous faire comparer des pommes avec des oranges sans qu’on s’en rende compte.
Voici quelques exemples :
• L’âge de la population. En moyenne, la COVID-19 tue davantage dans les pays où la population est plus âgée (comme en Italie).
• La discipline collective. Dans certaines régions du monde, l’individu est habitué à faire passer l’intérêt collectif avant toute chose. C’est le cas de la Suède : les données de mobilité indiquent nettement que les Suédois ont réduit leurs déplacements presque autant que les autres pays scandinaves, même sans confinement obligatoire – ce qui, en soi, devrait interdire toute conclusion générale sur l’efficacité des confinements à partir du seul cas suédois.
• La culture. Certains traits culturels comme l’habitude de se serrer la main peuvent jouer sur la propagation du virus et au bout du compte sur le nombre de décès.
• La densité. Une étude parue dans Nature a révélé que les habitudes de socialisation combinées avec la répartition d’une population dans l’espace déterminent si l’épidémie sera étendue dans le temps ou foudroyante − ce qui risque d’engorger les hôpitaux et d’avoir un effet sur la mortalité.
Pour avoir une idée du poids de ces facteurs sur le bilan des victimes d’un pays ou d’une région, il suffit de consulter une étude parue en novembre dans Nature Human Behaviour. L’article a montré qu’aux États-Unis, même si dans les comtés républicains les consignes sanitaires ont été moins respectées que dans les comtés démocrates, le nombre de décès y a progressé beaucoup moins vite. Cela ne veut pas dire que ces mesures ne fonctionnent pas : les auteurs indiquaient au contraire que les comtés républicains auraient dénombré encore moins de cas et de morts si leurs habitants s’étaient confinés ou avaient appliqué les mesures de distanciation physique autant que la population des comtés démocrates. Mais cela illustre à quel point les « autres facteurs » (comme le fait que les comtés démocrates sont plus urbains et plus denses en moyenne) peuvent peser lourd sur le bilan de la pandémie d’un pays ou d’une région.Et cela montre aussi combien on erre en réduisant la « performance » d’un gouvernement ou l’efficacité d’une mesure à un seul chiffre.
Comme l’écrivait sur le site de L’actualité le toujours éclairant Yves Gingras, sociologue des sciences à l’Université du Québec à Montréal : « Nous vivons dans un monde qui semble régi par une loi sociale stipulant qu’un nombre quelconque vaut mieux que pas de nombre du tout. » Pour le meilleur et (ces temps-ci) pour le pire…
Illustration: Vigg