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20 janvier 2021

En attendant le Nobel de biologie

Illustration: Vigg

On sent une certaine exaspération chez les chimistes depuis quelques années. Un énervement qui les gagne toujours en automne, pendant la semaine d’octobre où sont remis les prix Nobel. Leur message est toujours le même : « On vous aime beaucoup, chers biologistes, vous faites du beau travail, mais laissez notre prix Nobel tranquille, d’accord ? »

L’automne dernier, c’est l’attribution du Nobel de chimie à Jennifer Doudna et Emmanuelle Charpentier, pour la mise au point de l’extraordinaire outil d’édition génétique CRISPR-Cas9, qui a fait tiquer certains chimistes. Aucun d’entre eux ne conteste que ces deux chercheuses méritaient cette prestigieuse distinction − la révolution technologique mise en branle par CRISPR-Cas9 est à ce point énorme qu’il était assuré qu’au moins un prix Nobel y serait rattaché. Mais ces chimistes ne sont tout simplement pas certains que ce soit vraiment… de la chimie.

Jean-François Morin, professeur de chimie à l’Université Laval, est du nombre. « Il est vrai que la chimie est au cœur de presque toutes les sciences maintenant, sauf peut-être la physique, dit-il. La biochimie, la microbiologie, tout cela revient à des processus moléculaires, alors c’est normal que dans d’autres disciplines on fasse de la chimie. Mais j’ai nettement l’impression que le Nobel de chimie est devenu une sorte de fourre-tout, en partie parce qu’il n’y a pas de prix Nobel pour la biologie [les catégories (chimie, physique, médecine ou physiologie, paix, littérature, puis sciences économiques) demeurent celles choisies en 1895 par Alfred Nobel, qui a légué une partie de sa fortune pour la création de ces récompenses]. Leurs travaux, ça reste de la chimie, bien sûr. Mais les retombées sont de toute évidence du côté de la médecine plutôt que de la chimie. Malgré tous ses mérites, CRISPR-Cas9 n’a pas révolutionné la science des liaisons entre les atomes. »

Ce n’est pas la première fois que des chimistes comme Jean-François Morin se sentent plus ou moins détroussés. En 2018 aussi ils ont sourcillé quand ils ont vu Frances Arnold, George Smith et Gregory Winter remporter le prix Nobel de chimie. Encore une fois, personne ne conteste les qualités évidentes de leurs travaux, qui consistent à domestiquer les fondements de l’évolution. Mais s’agit-il de chimie ? Frances Arnold a conçu une méthode qui utilise les principes de la sélection naturelle pour faire produire à des bactéries des enzymes particulières (soit des protéines qui accélèrent certaines réactions chimiques). George Smith a pour sa part découvert une manière de provoquer des « épidémies » dans des communautés de bactéries pour qu’elles fabriquent des protéines spécifiques. Et Gregory Winter a fait de même pour la production d’anticorps.

Ce sont toutes là des découvertes qui ont des applications très importantes en génie chimique et pour l’industrie pharmaceutique. Mais il faut admettre que s’il y avait eu un prix Nobel de biologie, c’est sans doute celui-là que ces travaux auraient valu à leurs auteurs. En tout cas, indique Jean-François Morin, « c’est sûr qu’il y a des zones grises. Il n’y a pas de limites claires entre ce qui est de la chimie et ce qui n’en est plus. […] En revanche, je trouve que, pour ce Nobel de 2018, on commence à s’en éloigner ».

Zones grises

Cela ne veut pas dire qu’il ne faille jamais donner ce prix aux chercheurs à l’origine de découvertes qui concernent des processus biologiques, nuance-t-il. « En 2015, le Nobel de chimie a couronné des travaux portant sur la mécanique de la réparation de l’ADN et cela, pour moi, c’était de la chimie pure. » Toutefois, à force d’étirer cette limite, on finit par dénaturer cette récompense à ses yeux.

En un sens, il est possible que tout cela soit simplement le signe que la chimie est victime de son propre succès. Pendant longtemps, les travaux des chimistes ont principalement porté sur « la matière », au sens inanimé − même s’il y a eu des travaux en biochimie dès le 19e siècle, notamment ceux de Louis Pasteur sur la fermentation. Encore de nos jours, d’ailleurs, cette discipline est souvent perçue ainsi : on l’associe plus spontanément à des procédés de fabrication en usine qu’à ce qui se passe dans une éprouvette. Mais à mesure que les connaissances se sont raffinées au 20e siècle, tant en chimie qu’en microbiologie, il est apparu évident que les êtres vivants sont littéralement des montagnes de réactions chimiques continuelles, et la frontière entre les disciplines est devenue plus floue. De ce point de vue, l’« invasion » du Nobel de chimie par la microbiologie était sans doute inévitable.

Il n’empêche : un prix Nobel de biologie pourrait être bien utile.

Illustration: Vigg

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